Régine Beer

 

   

Je suis née le 5 novembre 1920 à Amsterdam, d’un père juif hollandais et d’une mère belge. A l’âge de 11 mois je suis arrivée à Anvers.
Lorsque la guerre a éclaté, je me suis inscrite en tant que juive sur la liste établie par les allemands, ce qui m’a valu d’être arrêtée le 3 septembre 1943 par la Gestapo, pendant une nuit de rafle à Anvers. Nous avons été envoyées à Malines, où je suis restée le temps que mon cas soit examiné. J’avais précisé aux allemands que je n’étais juive que du côté de mon père.
Devoir me déshabiller nue devant de jeunes étudiants qui « vérifiaient » mon cas est un souvenir affreux.
En mai 1944, j’ai été déportée à Auschwitz Birkenau comme « sale juive » pendant 11 mois. J’ai absolument voulu revenir, pour maman qui souffrait en Belgique sans être captive, un peu à cause de moi qui m’était inscrite sur cette liste. C’est au fond pour elle et toute ma famille que je suis revenue.
Comme j’étais une petite fille gâtée, je ne me suis pas tout de suite rendu compte en arrivant au camp de ce qui se passait. Le premier jour, j’ai donné une leçon de gymnastique. Le lendemain j’avais compris où nous étions et je n’ai pas continué. Le plus dur à supporter était la haine des SS et parfois des prisonnières dont j’étais entourée. La lutte aussi, pour rester en vie. Je devais vivre. Je savais ça.
A Auschwitz, avant que je ne sois emprisonnée, il est arrivé que les SS prennent des petits enfants par les pieds et les tapent contre le mur pour les tuer. Je trouve ça abominable, terrible.

A la fin de la guerre j’ai été emmenée à Ravensbrück puis à Maalhof et ensuite vers le chemin de la liberté. Je garde l’image d’une évacuation rapide du camp, que les allemands avaient déjà quitté.
Sur le chemin du retour, j’ai rencontré mon futur premier mari qui m’a demandé en mariage le lendemain. Il m’a proposé du poulet rôti. A ce moment évidemment c’était exceptionnel. Il a alors attrapé une poule et l’a faite cuire…
Nous avons dû nous séparer en nous promettant de nous retrouver à Noël. Il fallait absolument que je raconte ça à ma maman.

Quelle fête incroyable lors de mon retour. Tout le monde pleurait et avait pitié de moi. Ma sœur a vite préparé un dîner. J’étais assise dans un fauteuil, entourée de fleurs et de chaleur humaine.
Je pesais encore 31 kilos. Il m’a fallu réapprendre à vivre, une sorte de nouvelle vie.

Tout notre vécu brûle en nous, jour et nuit. Le fait d’en parler ne m’aide pas, mais je suis allée dans des centaines d’écoles, parce que je trouve que les jeunes ont le droit de savoir ce dont l’être humain est capable.
Ce qui me plaît le plus, c’est de voir leurs yeux qui écoutent et qui ne cessent d’écouter. On dit maintenant « oh les jeunes, ils se foutent de tout ». Mais ce n’est pas vrai, il faut juste les « toucher. »
Je suis retournée à plusieurs reprises à Auschwitz avec des jeunes. La première fois j’ai ressenti la désolation, et de nouveau cette solitude effroyable que j’avais vécue pendant la guerre.

Lors de ma mort, je voudrais que l’on conserve le tatouage que j’ai sur le bras pour prouver que ce que nous avons vécu est vrai.

A mon sens, le mot le plus important du dictionnaire, c’est « liberté. » Pouvoir dire tout ce que l’on a envie de dire sans être arrêté. Maintenant, je me sens libre. Je trouve qu’à travers l’humanisme, on peut devenir libre.
Je me suis toujours sentie comme une citoyenne du monde.
Pour moi, la morale serait : « aimez vous les uns les autres. »

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