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Je suis né le 20 mai 1916 à
Montegnée, dans un coin de la maison où j’ai
toujours habité. Nous étions une famille de cinq enfants.
L’école ne me plaisait pas beaucoup. A 14 ans j’ai
commencé à travailler. Ensuite je suis devenu menuisier.
La guerre a débuté pour moi avec la mobilisation,
environ 9 mois avant le début des combats. J’avais
déjà effectué mon service militaire et puis
j’ai été rappelé. J’avais du mal
à supporter le fait de ne pas être « libre »
et de ne pas pouvoir gagner ma vie à ce moment là.
J’ai été intégré dans le génie.
Dans les premiers jours de guerre, on m’a demandé de
faire sauter le clocher de l’église de Blegny, qui
était un point d’observation important, mais presque
toute l’église est partie dans l’explosion !
Des 18 jours, je conserve surtout le souvenir d’être
rentré chez moi après avoir perdu ma compagnie et
puis d’avoir été emmené en Allemagne.
Nous avions peur d’être pris pour déserteurs,
c’est pourquoi nous avons suivi le rassemblement des troupes
belges par les allemands. Nous ne savions pas ce qui allait se passer.
Le jour où nous avons capitulé, nous devions monter
en ligne. Nous n’étions pas fiers, avec nos fusils
de la guerre 14-18.
Je me souviens d’un jour où je montais de garde sur
un pont à Ypres. L’officier est arrivé et m’a
dit de laisser passer les chars lorsqu’ils arriveraient et
de tirer dessus par derrière. C’est après qu’on
a vu les tanks et qu’on a compris l’absurdité
de cet ordre.
Le 28 mai 1940, à la capitulation de la Belgique nous avons
été acheminés vers Hasselt et puis rassemblés
à Meersem aux Pays-Bas. Ensuite emmenés en Allemagne
comme prisonniers de guerre.
J’ai été emmené à Hoyerswerda,
près de Dresde, où je suis resté une année.
Ensuite je me suis retrouvé dans un village (Lauban), et
là j’ai travaillé dans 3 ou 4 fermes, en fonction
des besoins.
Pendant ma période de captivité, le plus dur, c’était
les conditions de travail, la privation de liberté et les
femmes qui me manquaient.
A la longue on s’habitue pour le travail, mais les crevasses
dans les mains, le froid, le manque de nourriture et les horaires
(10 heures de travail par jour) étaient difficiles à
supporter. On n’avait pas le choix, c’était comme
ça.
Dans les fermes on donnait à manger
aux bêtes. Elles mangeaient avant nous. Heureusement on volait
des œufs. J’ai une fois fait des crêpes avec la
farine, les œufs et le lait de la ferme. La vieille patronne
m’a dit « elles sont bien bonnes tes crêpes ».
Je lui ai répondu que si les colis qu’on nous envoyait
ne contenaient pas de la bonne marchandise, je n’en avais
pas besoin.
Un jour, la sentinelle est venue contrôler.
Dans mon armoire, au camp, il a trouvé 30 œufs (que
j’avais tous volés). Il m’a dit : « ils
ont bien l’air frais tes œufs ».
Je lui ai répondu que s’ils n’étaient
pas frais on ne me les enverrait pas. Il savait sans doute que ce
n’était pas vrai, mais il a passé l’éponge.
Dans le camp à Hoyerswerda, j’avais
trouvé un système pour bouger le cadre accroché
à la fenêtre et entouré de fil barbelé.
Ca nous a permis de sortir, seul ou à plusieurs, assez régulièrement,
pour aller rejoindre des déportées polonaises.
La sentinelle n’a jamais rien vu. On faisait une boule dans
son lit avec de la paille et des coussins. Si on avait été
pris, oh la la, on nous aurait mis dans un camp disciplinaire.
A la libération lorsque j’ai raconté ça
à la sentinelle, il n’a jamais voulu me croire.
Je garde un très bon souvenir de l’évasion
d’un de nos camarades. Il est parti avec le vélo de
la sentinelle et lui a laissé de l’argent pour les
frais d’un nouveau. On a évidemment raconté
qu’on ne savait rien de l’évasion, alors que
c’est nous qui avions réveillé le copain. C’était
le pompon ! Nous avons été puni, mais ça nous
a bien fait rire. Le gars a été repris sur le Rhin.
Tout le monde riait de la sentinelle, sans lui montrer bien sûr.
Un vieux bouc celui-là ! Un jour je lui ai montré
mon derrière. On faisait du bruit dans la chambre et il est
venu nous nous enguirlander. Comme j’étais chef de
chambrée, j’ai baissé mon pantalon. Il n’a
rien dit.
Après la libération, sur le
chemin du retour, nous nous sommes retrouvés à une
vingtaine à la frontière belge. L’un d’entre
nous avait un billet de 1000 francs. On lui a demandé d’offrir
un verre au groupe. Quand on a voulu payer, on s’est rendu
compte que l’argent ne valait plus rien. Le garçon
nous a laissé partir sans rien dire. Il avait compris d’où
nous venions.
En rentrant ici, le 28 mai 45, tout juste cinq ans après
mon départ pour l’Allemagne, j’ai ressenti la
liberté. On était heureux.
Le plus beau jour de ma vie, c’est quand j’ai retrouvé
ma maman. Elle courait à ma rencontre, on lui avait dit que
j’arrivais. Elle pleurait, moi aussi.
Quand on a vécu cette expérience
de guerre et de captivité, on sait ce que c’est que
de « vivre ». On apprend, là. Et on s’endurcit
dans tout.
Mais finalement, tout vient tout passe.
Victor Bollen est décédé
le 14 décembre 2003 à Montegnée.
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