André Charon

 

   

Je suis né à Liège le premier juillet 1921.
J’ai été élevé dans un milieu enseignant. Très tôt j’ai été mis au contact avec la réalité du monde du travail en vivant près de l’entrée d’un charbonnage, ce qui m’a permis d’être rapidement au fait de l’histoire sociale et politique de l’époque. Etudiant, je faisais partie de la ligue antifasciste, ce qui m’a amené lors de la guerre d’Espagne à aider le secours rouge international à faire passer des gens qui voulaient aller se battre avec les brigades internationales, et essayer d’avoir de l’argent pour les enfants républicains.
Après mes études secondaires, j’ai entrepris des études de médecine à l’université de Liège, que j’ai du interrompre pendant 3 ans où j’ai été déporté dans un camp de concentration.
Le 11 mai 40, nous avons reçu l’ordre de rejoindre comme tous les étudiants en médecine du Royaume, un point de ralliement. L’idée était de soustraire les étudiants en médecine aux allemands. La Belgique avait besoin d’intellectuels pour un éventuel repli sur la France où des candidats officiers allaient être nécessaires.
J’ai repris mes études en septembre et la résistance a débuté pour moi avec la distribution de tracts. En novembre, je suis rentré au service de renseignements avec mon père jusqu’en 1942, où j’ai été dénoncé, arrêté par la Gestapo, jugé et emmené à la prison Saint-Léonard, à Liège.
J’ai eu droit à un interrogatoire de 4 h, en 2 fois au siège de la Gestapo, Boulevard d’Avroy. J’ai eu la chance de ne rien dire, de ne dénoncer personne. Je peux dire qu’aucun de mes camarades ne me doit un jour de tôle. Mais c’était très dur. Je n’en voudrais jamais à quelqu’un qui a parlé.
Quatre personnes étaient autour de moi. Deux allemands et deux belges (dont un que j’ai retrouvé après la guerre et qui a été exécuté). Je me suis retrouvé devant une cheminée. Chaque fois qu’ils frappaient ça faisait terriblement mal et à un moment je n’ai plus résisté, il fallait que cela s’arrête. Je me suis donc cogné volontairement contre la cheminée, et là c’était le noir complet. Je me suis retrouvé aveugle, dans ma cellule. Mon œil gauche a retrouvé sa vision quelques heures plus tard, le droit jamais. J’avais 21 ans.
Si je devais revivre cet évènement je ne pourrais plus résister.
Après la guerre, j’ai été mis en présence devant un tribunal militaire avec celui qui a été le plus dur avec moi. C’était pitoyable de le voir trembler. Il était à genoux et croyait que j’allais lui taper dessus, mais nous ne sommes pas capable, nous, de frapper sur quelqu’un qui ne bouge pas. Il le savait. S’il avait fait un seul geste je le réduisais en morceau.

Après l’épisode Saint-Léonard, j’ai été envoyé au camp de Wolfenbüttel.
Nous ne savions pas ce qui se passait en Allemagne, comment on allait être traité, ni où on allait aller. Arrivés là-bas en convoi, on nous a désinfectés, déshabillés, envoyés en cellules et en commando de travail.
Tout, de l’hygiène aux humiliations était mis en place pour faire de nous des bêtes, pour annihiler toute réaction de notre esprit. On aurait dit la photo d’une société où il n’y a plus de classes sociale, avec l’homme tel qu’il est, sans masque. A tout moment on se disait qu’une heure plus tard on pouvait se retrouver mort.
Nous « étions » tous des triangles rouges, mélangés avec des triangles verts (des prisonniers de droit commun). Les verts à qui on laissait l’espoir d’être libérés pour être incorporés dans des régiments disciplinaires sur le front (ils préféraient ça, au vu des conditions dans le camps) faisaient la besogne des gardiens.

Par chance, on est venu me trouver au camp.
« Vous êtes docteur. »
« Non, je suis étudiant candidat en sciences médicales et naturelles. »
« Si, vous êtes docteur. »
Il n’y avait même plus de médecin allemand, mais dans l’organigramme du camp, il en fallait un, alors j’ai été choisi. J’ai ainsi passé la majeure partie de ma détention à l’infirmerie, en évitant les dures conditions de travail à l’extérieur.
Quand on est venu me chercher pour être médecin, je me suis demandé comment les camarades allaient me considérer, car on était des « planqués » à l’infirmerie. Au vu des réactions, il faut croire que je me suis quand même bien conduit.
Un moment, je me suis retrouvé enfermé pendant un mois avec des tuberculeux à les soigner. J’aurais pu ne pas le faire, mais ça ma aidé à me sentir plus libre, parce que je savais que les gardiens dépendaient un peu de moi, car ils avaient la frousse des infections, mais surtout de la tuberculose.
On m’a donné un rôle plus humain avec cette fonction, mais c’était très difficile puisque nous n’avions rien comme matériel, il n’y avait même pas de bandages, juste du désinfectant et de l’aspirine.
Dans les camps, il y avait une armoire aux médicaments, mais on ne l’utilisait jamais. Les prisonniers n’osaient pas se plaindre par peur des représailles.

Un jour j’ai été réquisitionné avec d’autres pour aller à la gare. Il y avait des transports d’un camp à l’autre. J’ai ouvert un wagon à bestiaux où on mettait 40 hommes des jours et des jours sans manger ou boire. Il en restait 8. Ils sont tombés l’un après l’autre du wagon et sont tous morts. Nous sommes rentrés dans ce wagon pour voir, c’était un vrai charnier.
Je me souviens aussi de 118 italiens qui avaient désertés et se sont retrouvés au camp. Avec eux les allemands étaient pires. Ces gens n’avaient même plus la force de boire. C’était épouvantable. Quinze jours après il en restait une dizaine. J’ai aussi vu partir à la guillotine à raison de un toutes les 5 minutes, 14 camarades de Lichterveld, ainsi que bien d’autres.

Sur les frontons de tous les camps était inscrit « le travail rend libre. »
En entrant on voyait fumer la cheminée de l’incinérateur. On vous montrait la fumée en vous disant : « vous sortirez. »
Pour survivre, mon moteur dans la vie quotidienne de prisonnier, c’était : « ils ne m’ont pas fusillé, donc je m’en sortirai. »
Ceux qui sont revenus du camp ont les mêmes caractéristiques de hargne et de volonté. C’était une lutte extrême pour la vie. On ne pouvait compter que sur soi. Ce qui manquait le plus était l’absence de nouvelles et la famille. Il fallait absolument garder espoir.

J’ai vu aussi des actes de solidarité incroyables. Chacun de nous laissait un petit bout de pain ou un peu de soupe pour les plus mal lotis. Nous avons réussi à garder le sens de l’humour. On trouvait le moyen de plaisanter.
Jamais autant de recettes de cuisine n’ont été imaginées qu’au camp. Les prisonniers mangeaient sur leur papier. Je regrette que l’on n’ait jamais fait de livres sur ça.
Parfois nous avons réussi à posséder les allemands. Un commando de polonais travaillait dans une carrière à chaux dans des conditions extrêmement dures. Ils venaient tous les soirs pour que je les déclare bon ou non pour le travail. J’avais trouvé une combine en réussissant à savoir que dans ce commando ils devaient par contrat à l’égard de la firme être 30 et toujours avoir 27 hommes sur le chantier.
Comme par hasard il y avait toujours 27 hommes au travail et 3 au repos. J’organisais une tourmente. Les polonais avaient compris et ils attendaient leur tour. Cela a duré 6 mois avant que les allemands ne comprennent. J’ai ramassé des coups à l’occasion.
A la fin de la guerre, les allemands se préparaient une porte de sortie avec moi, ils étaient moins désagréables, pour qu’on dise qu’ils n’avaient pas été si « mal ».

Mon plus « beau souvenir », c’est évidemment la libération. Lorsque les portes s’ouvrent après 3 ans d’enfermement, c’est extraordinaire.
Nous avons très peu parlé lorsque la guerre s’est terminée de ce que nous avions vécu. On nous l’a reproché, mais nous avons eu le sentiment de ne pas pouvoir être compris par ceux qui n’avaient pas vécu la même chose que nous.
Il faut dire que nous sommes rentrés neuf mois après la libération en Belgique. Les gens ont vu revenir des squelettes, des ombres, des espèces de fantômes qui venaient comme ça de nulle part.

Avec le recul, on se demande jusqu’où la folie des hommes peut aller.
Mon message, c’est « plus jamais ça ».
Tant qu’on parle et que l’on évite de se battre, il faut garder un espoir. Mais il faut surtout développer l’esprit critique. Ne croyez pas un mot de ce que vous lisez. Réfléchissez d’abord. Et surtout, ne croyez pas au sauveur, aux vertus d’un individu qui va tout régler d’un coup.
Il faut ouvrir les yeux et parler. Aller au-delà de la tolérance, respecter la différence de l’autre.
C’est cela, l’humanisme des hommes de bonne volonté.

 

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