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Je suis né à Liège le
premier juillet 1921.
J’ai été élevé dans un milieu
enseignant. Très tôt j’ai été mis
au contact avec la réalité du monde du travail en
vivant près de l’entrée d’un charbonnage,
ce qui m’a permis d’être rapidement au fait de
l’histoire sociale et politique de l’époque.
Etudiant, je faisais partie de la ligue antifasciste, ce qui m’a
amené lors de la guerre d’Espagne à aider le
secours rouge international à faire passer des gens qui voulaient
aller se battre avec les brigades internationales, et essayer d’avoir
de l’argent pour les enfants républicains.
Après mes études secondaires, j’ai entrepris
des études de médecine à l’université
de Liège, que j’ai du interrompre pendant 3 ans où
j’ai été déporté dans un camp
de concentration.
Le 11 mai 40, nous avons reçu l’ordre de rejoindre
comme tous les étudiants en médecine du Royaume, un
point de ralliement. L’idée était de soustraire
les étudiants en médecine aux allemands. La Belgique
avait besoin d’intellectuels pour un éventuel repli
sur la France où des candidats officiers allaient être
nécessaires.
J’ai repris mes études en septembre et la résistance
a débuté pour moi avec la distribution de tracts.
En novembre, je suis rentré au service de renseignements
avec mon père jusqu’en 1942, où j’ai été
dénoncé, arrêté par la Gestapo, jugé
et emmené à la prison Saint-Léonard, à
Liège.
J’ai eu droit à un interrogatoire de 4 h, en 2 fois
au siège de la Gestapo, Boulevard d’Avroy. J’ai
eu la chance de ne rien dire, de ne dénoncer personne. Je
peux dire qu’aucun de mes camarades ne me doit un jour de
tôle. Mais c’était très dur. Je n’en
voudrais jamais à quelqu’un qui a parlé.
Quatre personnes étaient autour de moi. Deux allemands et
deux belges (dont un que j’ai retrouvé après
la guerre et qui a été exécuté). Je
me suis retrouvé devant une cheminée. Chaque fois
qu’ils frappaient ça faisait terriblement mal et à
un moment je n’ai plus résisté, il fallait que
cela s’arrête. Je me suis donc cogné volontairement
contre la cheminée, et là c’était le
noir complet. Je me suis retrouvé aveugle, dans ma cellule.
Mon œil gauche a retrouvé sa vision quelques heures
plus tard, le droit jamais. J’avais 21 ans.
Si je devais revivre cet évènement je ne pourrais
plus résister.
Après la guerre, j’ai été mis en présence
devant un tribunal militaire avec celui qui a été
le plus dur avec moi. C’était pitoyable de le voir
trembler. Il était à genoux et croyait que j’allais
lui taper dessus, mais nous ne sommes pas capable, nous, de frapper
sur quelqu’un qui ne bouge pas. Il le savait. S’il avait
fait un seul geste je le réduisais en morceau.
Après l’épisode Saint-Léonard,
j’ai été envoyé au camp de Wolfenbüttel.
Nous ne savions pas ce qui se passait en Allemagne, comment on allait
être traité, ni où on allait aller. Arrivés
là-bas en convoi, on nous a désinfectés, déshabillés,
envoyés en cellules et en commando de travail.
Tout, de l’hygiène aux humiliations était mis
en place pour faire de nous des bêtes, pour annihiler toute
réaction de notre esprit. On aurait dit la photo d’une
société où il n’y a plus de classes sociale,
avec l’homme tel qu’il est, sans masque. A tout moment
on se disait qu’une heure plus tard on pouvait se retrouver
mort.
Nous « étions » tous des triangles rouges, mélangés
avec des triangles verts (des prisonniers de droit commun). Les
verts à qui on laissait l’espoir d’être
libérés pour être incorporés dans des
régiments disciplinaires sur le front (ils préféraient
ça, au vu des conditions dans le camps) faisaient la besogne
des gardiens.
Par chance, on est venu me trouver au camp.
« Vous êtes docteur. »
« Non, je suis étudiant candidat en sciences médicales
et naturelles. »
« Si, vous êtes docteur. »
Il n’y avait même plus de médecin allemand, mais
dans l’organigramme du camp, il en fallait un, alors j’ai
été choisi. J’ai ainsi passé la majeure
partie de ma détention à l’infirmerie, en évitant
les dures conditions de travail à l’extérieur.
Quand on est venu me chercher pour être médecin, je
me suis demandé comment les camarades allaient me considérer,
car on était des « planqués » à
l’infirmerie. Au vu des réactions, il faut croire que
je me suis quand même bien conduit.
Un moment, je me suis retrouvé enfermé pendant un
mois avec des tuberculeux à les soigner. J’aurais pu
ne pas le faire, mais ça ma aidé à me sentir
plus libre, parce que je savais que les gardiens dépendaient
un peu de moi, car ils avaient la frousse des infections, mais surtout
de la tuberculose.
On m’a donné un rôle plus humain avec cette fonction,
mais c’était très difficile puisque nous n’avions
rien comme matériel, il n’y avait même pas de
bandages, juste du désinfectant et de l’aspirine.
Dans les camps, il y avait une armoire aux médicaments, mais
on ne l’utilisait jamais. Les prisonniers n’osaient
pas se plaindre par peur des représailles.
Un jour j’ai été réquisitionné
avec d’autres pour aller à la gare. Il y avait des
transports d’un camp à l’autre. J’ai ouvert
un wagon à bestiaux où on mettait 40 hommes des jours
et des jours sans manger ou boire. Il en restait 8. Ils sont tombés
l’un après l’autre du wagon et sont tous morts.
Nous sommes rentrés dans ce wagon pour voir, c’était
un vrai charnier.
Je me souviens aussi de 118 italiens qui avaient désertés
et se sont retrouvés au camp. Avec eux les allemands étaient
pires. Ces gens n’avaient même plus la force de boire.
C’était épouvantable. Quinze jours après
il en restait une dizaine. J’ai aussi vu partir à la
guillotine à raison de un toutes les 5 minutes, 14 camarades
de Lichterveld, ainsi que bien d’autres.
Sur les frontons de tous les camps était
inscrit « le travail rend libre. »
En entrant on voyait fumer la cheminée de l’incinérateur.
On vous montrait la fumée en vous disant : « vous sortirez.
»
Pour survivre, mon moteur dans la vie quotidienne de prisonnier,
c’était : « ils ne m’ont pas fusillé,
donc je m’en sortirai. »
Ceux qui sont revenus du camp ont les mêmes caractéristiques
de hargne et de volonté. C’était une lutte extrême
pour la vie. On ne pouvait compter que sur soi. Ce qui manquait
le plus était l’absence de nouvelles et la famille.
Il fallait absolument garder espoir.
J’ai vu aussi des actes de solidarité
incroyables. Chacun de nous laissait un petit bout de pain ou un
peu de soupe pour les plus mal lotis. Nous avons réussi à
garder le sens de l’humour. On trouvait le moyen de plaisanter.
Jamais autant de recettes de cuisine n’ont été
imaginées qu’au camp. Les prisonniers mangeaient sur
leur papier. Je regrette que l’on n’ait jamais fait
de livres sur ça.
Parfois nous avons réussi à posséder les allemands.
Un commando de polonais travaillait dans une carrière à
chaux dans des conditions extrêmement dures. Ils venaient
tous les soirs pour que je les déclare bon ou non pour le
travail. J’avais trouvé une combine en réussissant
à savoir que dans ce commando ils devaient par contrat à
l’égard de la firme être 30 et toujours avoir
27 hommes sur le chantier.
Comme par hasard il y avait toujours 27 hommes au travail et 3 au
repos. J’organisais une tourmente. Les polonais avaient compris
et ils attendaient leur tour. Cela a duré 6 mois avant que
les allemands ne comprennent. J’ai ramassé des coups
à l’occasion.
A la fin de la guerre, les allemands se préparaient une porte
de sortie avec moi, ils étaient moins désagréables,
pour qu’on dise qu’ils n’avaient pas été
si « mal ».
Mon plus « beau souvenir », c’est
évidemment la libération. Lorsque les portes s’ouvrent
après 3 ans d’enfermement, c’est extraordinaire.
Nous avons très peu parlé lorsque la guerre s’est
terminée de ce que nous avions vécu. On nous l’a
reproché, mais nous avons eu le sentiment de ne pas pouvoir
être compris par ceux qui n’avaient pas vécu
la même chose que nous.
Il faut dire que nous sommes rentrés neuf mois après
la libération en Belgique. Les gens ont vu revenir des squelettes,
des ombres, des espèces de fantômes qui venaient comme
ça de nulle part.
Avec le recul, on se demande jusqu’où
la folie des hommes peut aller.
Mon message, c’est « plus jamais ça ».
Tant qu’on parle et que l’on évite de se battre,
il faut garder un espoir. Mais il faut surtout développer
l’esprit critique. Ne croyez pas un mot de ce que vous lisez.
Réfléchissez d’abord. Et surtout, ne croyez
pas au sauveur, aux vertus d’un individu qui va tout régler
d’un coup.
Il faut ouvrir les yeux et parler. Aller au-delà de la tolérance,
respecter la différence de l’autre.
C’est cela, l’humanisme des hommes de bonne volonté.
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