Léopold Claessens

 

   

Je suis né le 23 juin 1924 à Burcht dans la province d’Anvers.
Fin de l’année 1939, j’ai commencé à travailler dans une usine comme employé « garçon de course ».
Dès que la guerre a commencé, je me suis senti ennemi des allemands.
Dans l’usine, nous avons dû fabriquer des plaques en aluminium pour les avions Messerschmitt. Nous recevions des timbres de rationnement en double quantité, à retirer une fois par mois à la Feldkommandantur à Anvers. C’est moi qui étais chargé de cette tâche. Sur le bureau du commandant, il y avait des cachets avec tampons. Un jour où je me suis trouvé seul dans la pièce, j’en ai dérobé un. Il fallait être jeune pour commettre un acte aussi irréfléchi. Attrapé, j’aurais été fusillé.
Ce cachet couplé à un second, que j’ai dérobé plus tard, permettait notamment de créer des attestations, afin que les personnes nées en 1920 et 1921, qui devaient aller travailler en Allemagne, soient soustraites à cette décision.
J’ai pu empêcher 200 à 300 personnes de quitter la Belgique.
C’est à ce moment que j’ai été approché pour travailler dans la résistance.

Régulièrement, nous avions des réunions dans notre groupe de résistants. Quinze jours avant d’être arrêté, nous avons décidé qu’il fallait éliminer à la première occasion, un des gars du groupe qui parlait trop. Il était dangereux pour notre sécurité.
Mais nous n’en n’avons pas eu l’occasion. Il a été arrêté et a « couché 14 noms » sur un papier, après torture. C’est ainsi que nous avons été dénoncés. J’ai été arrêté le 27 avril 1944, comme résistant armé. On m’a emmené à la prison de Gand et puis dans les camps de Buchenwald, Dora, Harzungen et Bergen Belsen.
Je suis rentré le un an et un jour plus tard à Mol, mais j’ai dû être soigné dans un sanatorium en Suisse, et je suis vraiment rentré pour la première fois à la maison le 29 avril 1946.

A Buchenwald, j’ai vécu l’exécution de traîtres, et notamment d’un Gestapiste qui s’était introduit dans la résistance française. Il a été reconnu par beaucoup de gens, et il a été noyé dans un bassin. Ca a duré au moins 20 minutes avant qu’il ne soit mort. Je pense qu’il a eu le sort qu’il méritait, mais cet acte n’a pas été fait avec plaisir. N’importe qui a le droit d’être jugé, mais là, c’était la guerre.
Les SS toléraient ces actes, dans le petit camp de Buchenwald, et tout le monde le savait.

Dès mon arrivée à Dora, j’ai travaillé dans les tunnels. Nous formions un groupe de 10 belges. C’est unique. Nous devions creuser des nouveaux tunnels, pour la production des moteurs des V2. C’étaient des firmes allemandes qui dirigeaient ces travaux, reconnus comme étant parmi les plus durs dans les camps.
Les nazis n’ont pas été seuls coupables de la situation dans les camps. Les grandes industries allemandes ont eu aussi leur responsabilité.
En terme de sabotage, nous avons réussi à casser les foreuses. Les civils allemands qui nous commandaient ont été très respectueux avec nous. Dans ces tunnels, beaucoup de prisonniers ont été pendus ou fusillés, mais pas dans notre groupe.
Un des ingénieurs a même amené des médicaments pour moi. S’il avait été attrapé, il aurait été fusillé.
Dans les camps, ce qui m’a le plus marqué, ce n’est pas la faim, car on s’y habitue à mon avis, mais c’est la discipline mise en place par les SS, mais aussi par les prisonniers de droits communs qui dirigeaient le camp. C’était inhumain.
J’ai ramené une pierre du tunnel de Dora, car cela fait partie de l’histoire. C’est là que les armes secrètes ont été fabriquées.

Au moment de la libération, je ne sais pas si j’étais vraiment vivant ou mort. Nous avions subi l’évacuation et devions être abattus, mais ils n’ont pas eu le temps de le faire. Chacun des 4 « grands » alliés a tout fait pour arriver le premier à Dora, car les savants y étaient.
Je pense avoir eu la « chance » d’être transporté dans un wagon à bestiaux. Nous devions être amenés sur un bateau dans le port de Hambourg qui devait être coulé, mais le capitaine allemand du bateau a refusé. Il a été fusillé sur place et nous avons été emmenés vers une école vide de Bergen Belsen.
En tout, pendant l’évacuation, nous avons vécu 12 jours sans manger. Pour boire, il pleuvait beaucoup et nous avons ramassé l’eau à terre, ce qui nous a permis de survivre.

A Bergen Belsen, il y a un acte que l’on a toujours gardé secret, mais qui est maintenant reconnu et dont j’aimerais parler.
Les criminels allemands (SS, capo, etc) qui gardaient le camp ont été rassemblés par les anglais pour nettoyer tout le camp. Deux fois par jour on leur retirait un morceau de leurs vêtements, jusqu’à ce qu’ils soient nus. Ils ont ensuite enfermés dans des congélateurs jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Mais j’ai vu aussi de mes propres yeux à Dora, des SS qui ont poussé à coups de pied, des jeunes juifs et tziganes dans les latrines ouvertes. Ils ne pouvaient pas en sortir.


Il m’a fallu des années pour redevenir un homme. Nous étions comme des bêtes.
Je parle dans les écoles pour témoigner. Je défends les valeurs humaines. C’est un idéal, je ne veux pas que l’on me paie mes frais de déplacements, et j’en suis fier.


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