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Je suis né le 5 novembre 1911, à
Ixelles.
Ayant des souvenirs de la première guerre, lorsque les allemands
sont arrivés en 1940, je ne les aimais pas beaucoup. Les
premières semaines tout le monde a été surpris
de la rapidité de la victoire allemande.
On a commencé à se ressaisir avec la bataille d’Angleterre,
vrai déclenchement de la résistance. D’abord
la presse clandestine, la résistance civile (les gens recherchés
par la Gestapo étaient cachés) et puis lorsque les
mouvements se sont organisés, il y a eu les renseignements
militaires et la résistance armée.
J’ai fait partie du Service des Renseignements et du Front
d’Indépendance. Mon activité dans le service
de renseignement, c’était les relevés du trafic
à la gare d’Etterbeek, le relevé topographique
d’une installation aéronautique, d’un dépôt
de munition dans la forêt de Soigne, etc.
Le 28 septembre 1942 on m’a arrêté pour fait
de résistance. J’ai été conduit au fort
de Breendonk (jusque mi-avril 1943), puis ramené à
St-Gilles, puis emmené au camp de Natzweiler près
de Strasbourg (jusque fin octobre 1943), et enfin, transféré
à Buchenwald (jusqu’à la Libération).
Ma détention à Breendonk a
été un événement particulièrement
marquant. Il s’agissait d’un camp de terreur et de sadisme.
Ils ont été en terme de brutalité et de cruauté
au-delà de ce que l’administration allemande leur demandait.
Il y avait en plus une alimentation déplorable et insuffisante.
En hiver, on travaillait en chemise sur le chantier.
Je me souviens d’un jeune gars de 17 ans qu’ils ont
jeté dans l’eau soi disant parce qu’il avait
froid, et puis, chaque fois qu’il sortait ils lui donnait
des coups de pelle sur la tête. Après ils ont creusé
un trou et l’ont tapé dedans avec juste la tête
qui dépassait pendant que ce pauvre gosse appelait sa mère.
Je vois toujours cette tête qui sort du sable et qui …
Allez expliquer ça aux gens. Qui va croire ça ?
A Neuengamme il y a eu une école où
l’on a pratiqué des expériences sur une vingtaine
de gosses de 10 ans. Après ils ont été pendus.
Les SS s’accrochaient aux corps pour être sûr
qu’ils étaient bien morts. Je n’arrive pas à
comprendre. Ces gens avaient des enfants eux aussi. C’était
le règne de la torture, de la brutalité et de la dictature.
Tous les droits démocratiques étaient bafoués.
Il est très important d’expliquer cela aux jeunes.
Ca dépasse l’entendement, c’est incompréhensible.
Les camps de concentration, on ne peut s’imaginer vraiment
ce que ça a été sans avoir vécu dedans.
Lorsque j’ai été confronté à Saint-Gilles
à des membres de mon réseau, après 6 mois passés
à Breendonk ils ne m’ont pas reconnu.
Comment survivre à tout cela, à
tant d’horreurs ? Il fallait une bonne santé, un moral
d’acier et se raccrocher à quelque chose, avoir un
but. Personnellement, ce qui m’a fait tenir, c’est de
penser à ma femme et à mes enfants.
A Buchenwald, nous étions perdus dans la masse de 40 à
45000 prisonniers, on pouvait un peu s’organiser. Une solidarité
à plusieurs facettes s’est créée par
petits groupes. Nous avons reçu quelques colis de la Croix-Rouge
que nous partagions. J’avais un excellent moral à tel
point que des copains me demandaient de leur raconter une histoire
pour les « remonter » un peu.
Il y avait à Buchenwald un comité
clandestin avec une branche militaire. Comme on travaillait dans
une usine d’armement, des fusils et des revolvers rentraient
dans les camps en pièces détachées, étaient
remontés par des spécialistes et cachés dans
des blocs. Vers le 8 avril 1945 nous avons été appelé
pour l’évacuation. Le comité clandestin est
« sorti de sa réserve » et nous a ordonné
de ne pas bouger du bloc.
Les SS n’étant plus très nombreux, ils ont voulu
nous évacuer à coups de matraques et de pistolets,
mais nous étions tous dispersés un peu partout.
Le matin du 11 avril on a entendu une alerte à « l’ennemi
» disaient les allemands. A 15h15, les prisonniers ont libéré
le camp. Les premiers américains sont arrivés vers
16h.
Personne n’a osé bouger. Nous avons réalisé
que nous étions libres seulement quand le pilote d’un
petit avion qui tournait à basse altitude nous a fait signe.
Là c’était la grande joie.
Quelques jours après la libération des camps, un regroupement
des déportés par nationalité en vue du rapatriement
a été opéré. Et là, surprise.
Sur les 18 mois que j’ai passé à Buchenwald
j’ai rencontré maximum une vingtaine de belges. Et
lors du regroupement, nous étions plus de 500.
Le 7 mai nous sommes arrivés en Belgique,
par avion.
Je garde précisément une image du 1er soir en famille
avec le repas : des asperges « à la flamande »
et au persil, avec une tranche de pain blanc.
Après plusieurs mois de convalescence, la vie a repris tout
doucement. J’avais un emploi à l’administration
communale que j’ai repris. Et comme ça la vie a continué.
Par la suite, j’ai retrouvé toute une série
d’anciens résistants et d’anciens prisonniers
via des amicales de camps et la confédération nationale
des prisonniers politiques. A mon retour des camps, il m’était
impossible de parler de ce que j’avais vécu. Le déclic
s’est opéré à la montée des mouvements
extrémistes flamingants. Je me suis dit qu’en tant
que rescapé des camps, j’avais un devoir de mémoire
à accomplir et sensibiliser les jeunes à la résurgence
du nazisme. Je l’ai fait aussi pour les copains qui sont «
restés » en Allemagne…
De mon expérience de la guerre et
des camps je retire plus de tolérance, moins de sectarisme.
Etre à l’écoute, s’échanger les
arguments, arriver à se comprendre… tout cela, pour
éviter les conflits. Les exemples actuels de mauvaise compréhension
entre les peuples sont nombreux. Je pense qu’une concession
même pénible est toujours meilleure qu’une guerre.
Pour moi qui ai connu deux guerres, voir l’Europe qui se forme
est une source d’optimisme. Cela fait 60 ans que la paix existe
en occident. C’est tout de même un acquis. Je suis optimiste
pour l’avenir.
De la résistance, je ne regrette rien, c’est dans mes
convictions. D’ailleurs je continue « ma résistance
», celle à l’extrémisme. Cela fait 20
ans que je guide des élèves, même des allemands,
au fort de Breendonk. C’est un peu fatigant à mon âge,
mais j’estime que je dois continuer à le faire tant
que je peux le faire. On ne se rend pas toujours compte de la chance
que nous avons de vivre dans une démocratie.
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