Georges De Bleser

 

   

Je suis né le 5 novembre 1911, à Ixelles.
Ayant des souvenirs de la première guerre, lorsque les allemands sont arrivés en 1940, je ne les aimais pas beaucoup. Les premières semaines tout le monde a été surpris de la rapidité de la victoire allemande.
On a commencé à se ressaisir avec la bataille d’Angleterre, vrai déclenchement de la résistance. D’abord la presse clandestine, la résistance civile (les gens recherchés par la Gestapo étaient cachés) et puis lorsque les mouvements se sont organisés, il y a eu les renseignements militaires et la résistance armée.
J’ai fait partie du Service des Renseignements et du Front d’Indépendance. Mon activité dans le service de renseignement, c’était les relevés du trafic à la gare d’Etterbeek, le relevé topographique d’une installation aéronautique, d’un dépôt de munition dans la forêt de Soigne, etc.
Le 28 septembre 1942 on m’a arrêté pour fait de résistance. J’ai été conduit au fort de Breendonk (jusque mi-avril 1943), puis ramené à St-Gilles, puis emmené au camp de Natzweiler près de Strasbourg (jusque fin octobre 1943), et enfin, transféré à Buchenwald (jusqu’à la Libération).

Ma détention à Breendonk a été un événement particulièrement marquant. Il s’agissait d’un camp de terreur et de sadisme. Ils ont été en terme de brutalité et de cruauté au-delà de ce que l’administration allemande leur demandait. Il y avait en plus une alimentation déplorable et insuffisante. En hiver, on travaillait en chemise sur le chantier.
Je me souviens d’un jeune gars de 17 ans qu’ils ont jeté dans l’eau soi disant parce qu’il avait froid, et puis, chaque fois qu’il sortait ils lui donnait des coups de pelle sur la tête. Après ils ont creusé un trou et l’ont tapé dedans avec juste la tête qui dépassait pendant que ce pauvre gosse appelait sa mère.
Je vois toujours cette tête qui sort du sable et qui …
Allez expliquer ça aux gens. Qui va croire ça ?

A Neuengamme il y a eu une école où l’on a pratiqué des expériences sur une vingtaine de gosses de 10 ans. Après ils ont été pendus. Les SS s’accrochaient aux corps pour être sûr qu’ils étaient bien morts. Je n’arrive pas à comprendre. Ces gens avaient des enfants eux aussi. C’était le règne de la torture, de la brutalité et de la dictature. Tous les droits démocratiques étaient bafoués. Il est très important d’expliquer cela aux jeunes.
Ca dépasse l’entendement, c’est incompréhensible. Les camps de concentration, on ne peut s’imaginer vraiment ce que ça a été sans avoir vécu dedans.
Lorsque j’ai été confronté à Saint-Gilles à des membres de mon réseau, après 6 mois passés à Breendonk ils ne m’ont pas reconnu.

Comment survivre à tout cela, à tant d’horreurs ? Il fallait une bonne santé, un moral d’acier et se raccrocher à quelque chose, avoir un but. Personnellement, ce qui m’a fait tenir, c’est de penser à ma femme et à mes enfants.
A Buchenwald, nous étions perdus dans la masse de 40 à 45000 prisonniers, on pouvait un peu s’organiser. Une solidarité à plusieurs facettes s’est créée par petits groupes. Nous avons reçu quelques colis de la Croix-Rouge que nous partagions. J’avais un excellent moral à tel point que des copains me demandaient de leur raconter une histoire pour les « remonter » un peu.

Il y avait à Buchenwald un comité clandestin avec une branche militaire. Comme on travaillait dans une usine d’armement, des fusils et des revolvers rentraient dans les camps en pièces détachées, étaient remontés par des spécialistes et cachés dans des blocs. Vers le 8 avril 1945 nous avons été appelé pour l’évacuation. Le comité clandestin est « sorti de sa réserve » et nous a ordonné de ne pas bouger du bloc.
Les SS n’étant plus très nombreux, ils ont voulu nous évacuer à coups de matraques et de pistolets, mais nous étions tous dispersés un peu partout.
Le matin du 11 avril on a entendu une alerte à « l’ennemi » disaient les allemands. A 15h15, les prisonniers ont libéré le camp. Les premiers américains sont arrivés vers 16h.
Personne n’a osé bouger. Nous avons réalisé que nous étions libres seulement quand le pilote d’un petit avion qui tournait à basse altitude nous a fait signe. Là c’était la grande joie.
Quelques jours après la libération des camps, un regroupement des déportés par nationalité en vue du rapatriement a été opéré. Et là, surprise. Sur les 18 mois que j’ai passé à Buchenwald j’ai rencontré maximum une vingtaine de belges. Et lors du regroupement, nous étions plus de 500.

Le 7 mai nous sommes arrivés en Belgique, par avion.
Je garde précisément une image du 1er soir en famille avec le repas : des asperges « à la flamande » et au persil, avec une tranche de pain blanc.
Après plusieurs mois de convalescence, la vie a repris tout doucement. J’avais un emploi à l’administration communale que j’ai repris. Et comme ça la vie a continué. Par la suite, j’ai retrouvé toute une série d’anciens résistants et d’anciens prisonniers via des amicales de camps et la confédération nationale des prisonniers politiques. A mon retour des camps, il m’était impossible de parler de ce que j’avais vécu. Le déclic s’est opéré à la montée des mouvements extrémistes flamingants. Je me suis dit qu’en tant que rescapé des camps, j’avais un devoir de mémoire à accomplir et sensibiliser les jeunes à la résurgence du nazisme. Je l’ai fait aussi pour les copains qui sont « restés » en Allemagne…

De mon expérience de la guerre et des camps je retire plus de tolérance, moins de sectarisme. Etre à l’écoute, s’échanger les arguments, arriver à se comprendre… tout cela, pour éviter les conflits. Les exemples actuels de mauvaise compréhension entre les peuples sont nombreux. Je pense qu’une concession même pénible est toujours meilleure qu’une guerre.
Pour moi qui ai connu deux guerres, voir l’Europe qui se forme est une source d’optimisme. Cela fait 60 ans que la paix existe en occident. C’est tout de même un acquis. Je suis optimiste pour l’avenir.
De la résistance, je ne regrette rien, c’est dans mes convictions. D’ailleurs je continue « ma résistance », celle à l’extrémisme. Cela fait 20 ans que je guide des élèves, même des allemands, au fort de Breendonk. C’est un peu fatigant à mon âge, mais j’estime que je dois continuer à le faire tant que je peux le faire. On ne se rend pas toujours compte de la chance que nous avons de vivre dans une démocratie.


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