Jean Désert

 

   

Je suis né le 2 septembre 1917 à Rendeux.
Lorsque la guerre a éclaté, j’étais sursitaire à l’Université de Louvain, ce qui m’a permis de ne pas être incorporé à l’armée belge, ni de participer aux 18 jours.
Cela dit, j’ai réellement combattu pendant toute la guerre.
Dès fin 1940, je me suis trouvé en Suisse en contact avec un service de contre-espionnage. J’ai travaillé avec eux pendant un an et demi. Par la suite, je suis rentré en Belgique, et j’ai été pris en charge par les partisans, qui faisaient partie du « Front de l’Indépendance », mouvement de résistance qui a recueilli le plus de membres en Belgique.
Beaucoup de ceux-ci sont passés au fil de la guerre dans d’autres organisations telles « l’Armée Secrète ». J’ai fait partie des partisans armés, mouvement sans doute le plus actif au sein de la résistance belge.
Cette action de résistance face aux allemands, représentait pour moi le souvenir des atrocités commises par ceux-ci pendant la première guerre mondiale. Cela représentait aussi toute une éducation patriotique et civique reçue tant dans ma famille qu’à l’école. Pour moi, me dresser contre l’occupant était un désir de liberté intense. Je ne pouvais pas accepter la soumission à un régime tel que celui d’Hitler. Il suffisait d’avoir lu « Mein Kampf » pour comprendre tout ce qu’il envisageait de faire et qu’il a fait.
J’étais donc engagé « à fond » dans la résistance. Au sein des partisans, nous avons commencé les sabotages de ponts, locomotives, etc, très tôt dans la guerre.
Début 1943, j’ai été prévenu que les allemands me recherchaient. J’ai alors cessé de loger chez moi. Une chance inouïe m’a permis de passer entre les mailles du filet pendant toute la guerre.

Nous étions parfaitement conscients et au courant, qu’un résistant « pris » par les allemands était soumis à des séances de torture. Au point que, personnellement, j’ai toujours pensé que s’il ne restait qu’une seule balle dans mon revolver en cas d’arrestation, cette balle serait pour moi. J’avais vraiment peur de lâcher le nom d’un ami.
Il y avait un service « solidarité » au sein de la résistance qui s’est même chargé de fournir des timbres de ravitaillement, que nous avions volés, aux épouses de prisonniers de guerre.

Nos réunions se déroulaient le soir, près de Hotton. Le vélo nous menait à notre lieu de rendez-vous, tous phares éteints, ce qui était interdit pendant la guerre.
Un souvenir. Il avait été décidé à la direction des partisans, que le 1er mai 1944 devait être fêté par des sabotages retentissants. Nous avons convenu de faire sauter un pont à Marche. La dynamite était cachée chez moi, dans des ruches d’abeilles. La veille, j’ai dû apporter la caisse pleine de bâtons de dynamite à Hampteau. Ma mère m’a lié une botte de poireaux que nous avons déposé sur la caisse, et je suis parti seul au rendez-vous. Sorti du bois, dans le grand virage près d’Hampteau, j’ai vu une des fameuses Citroën de la Gestapo qui venait vers moi, au pas. Impossible de m’enfuir, sous peine de me faire descendre comme un lapin. J’ai donc décidé de continuer mon chemin paisiblement et arrivé presque à leur hauteur, je leur ai fait un grand signe d’amitié.
Ils se sont regardés, l’air de dire « inutile d’interroger cet imbécile » et ont continué leur chemin.
Lorsque je suis arrivé un peu plus loin au rendez-vous, la dame qui m’a ouvert s’est étonnée de ma pâleur. Je lui ai répondu que si elle me donnait un coup de couteau, elle n’aurait pas une goutte de sang.

Le problème de la dénonciation était un grave problème dans la résistance. Les jeunes qui n’ont pas connu la guerre n’imaginent pas à quel point nous en avons souffert. On dénonçait pour de l’argent, par fanatisme ou choix du camp allemand, et même en cas d’altercation avec un voisin par exemple.
Nous étions, résistants, le point de mire de ces sinistres individus. C’est ainsi que l’on a peuplé beaucoup de camps de concentration.
Peut-on imaginer le problème de conscience que représentait pour nous l’élimination d’un collaborateur. Et pourtant nous devions le faire, c’était eux ou nous. Il n’y avait pas d’endroits pour les emprisonner.
C’est très lourd comme décision, mais je ne regrette rien. Je pense même que nous aurions dû en supprimer beaucoup plus. Cela aurait évité à bien des hommes de mourir dans des camps ou d’être fusillés.

Dans cette lutte pour l’indépendance et la liberté, notre propre vie ne comptait plus. Nous en avions fait don à un idéal de patriotisme et de liberté.
Tous mes souvenirs de guerre sont atroces. Il faut avoir vécu la guerre pour savoir à quel point c’est épouvantable.
Le plus beau jour de ces 5 années, c’est celui de la libération, avec les deux premières jeeps américaines qui arrivent. Quel soulagement.

La guerre est la pire des choses. Il faut tout faire pour éviter de l’avoir chez nous. C’est déjà bien triste de la voir ailleurs.
Les jeunes doivent combattre les nouveaux mouvements fascistes, et s’en tenir à l’écart.

 

 

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