Nadine Dumon

 

   

Je suis née le 5 septembre 1922 à Uccle.
Dès 1940, avec ma famille nous étions révoltés contre l’envahisseur et avons voulu agir. J’ai commencé par distribuer des tracts et des journaux clandestins.
Mon père s’est mis en quête de partenaires pour fonder un service de renseignements. De mon côté, je lui servais de « courrier », à Bruxelles, Gand, Bruges. Et puis nous avons appris qu’il y avait des aviateurs et des soldats anglais cachés, et nous avons cherché un moyen de les faire rapatrier.
Je suis entrée dans la ligne « Comète », et progressivement été amenée à conduire des aviateurs jusque Valenciennes et Paris.
Pour Valenciennes on partait de la gare du Midi à Bruxelles, jusque Quiévrain et là, je passais la frontière à pied et je prenais le tram, tandis que pour Paris, on partait de Louvain. A cette époque le trajet se faisait de nuit et durait 8 heures.
Je garde le souvenir d’un voyage dans la neige. Le tram ne circulait pas, et j’ai donc dû marcher les 6 kilomètres entre Quiévrain et Valenciennes dans des conditions vraiment difficiles
Lors du voyage vers Paris, j’ai eu plusieurs fois des problèmes. Je me souviens d’un trajet avec 3 aviateurs dont un canadien qui paniquait un peu, ne parlant que très peu le français. A la frontière, lorsque le douanier lui a demandé ses papiers, il a donné une boîte d’allumettes. Je suis intervenue en prétendant qu’il était sourd et muet, et que je l’accompagnais. Les 2 autres ont compris, mais le douanier a voulu poser une question. J’ai répondu qu’ils étaient flamands. Nous sommes passés.

Une autre fois, j’étais seule avec du courrier, sur un vélo, lorsqu’une voiture allemande de la Wehrmacht m’a renversée. Ils se sont arrêtés, se sont excusés, ont absolument voulu payer les frais de réparation du vélo et ont voulu me ramener chez mes parents. J’avais dans ma valise une lettre pour le service de renseignement anglais et un paquet de journaux à distribuer. Je me suis décidée à laisser la valise chez le réparateur jusqu’au lendemain.
Arrivée à la maison, j’ai fait un large sourire à ma mère pour lui montrer que tout allait bien.
Mais la plus rocambolesque « poursuite » que j’ai vécue, c’est à Paris, accompagnée de deux aviateurs. Nous avions rendez-vous avec une autre personne du réseau, mais à l’heure prévue passée de 10 minutes, personne. Une jeune femme qui venait de se séparer de 2 allemands s’est approchée de nous et a demandé à un des aviateurs une pièce pour téléphoner. J’ai tout de suite donné une pièce à la fille, et me suis dit « ça sent mauvais. » Il fallait partir.
J’ai dit à un des deux gars que nous étions sans doute surveillés. Il m’a répondu « on ne vit pas un roman policier, mademoiselle. » J’étais un peu vexée, mais il s’est avéré que j’avais raison. Nous avons dû nous cacher au jardin du Luxembourg dans un petit enclos où l’on rangeait les outils. Juste à temps pour voir passer l’homme qui nous surveillait. On le suivait du regard par un petit trou dans un mur, alors qu’il a fouillé partout après nous pendant un quart d’heure.
Nous sommes sortis avec précaution pour nous glisser dans une bouche de métro et nous rendre jusqu’à l’adresse prévue malgré tout. Là-bas, j’ai appris que les Allemands avaient fouillé la maison la nuit précédente, ce qui m’empêchait de laisser mes aviateurs à cet endroit. On m’a renseigné une mansarde, où j’ai pu les laisser, seuls avec quelques biscottes, du lait en poudre et du cacao.
De mon côté, je suis allée loger à un autre endroit, puisqu’à cette époque il était impensable de loger avec deux jeunes gens. Le lendemain, je suis rentrée à Bruxelles.
Après la guerre, j’ai appris que ces deux aviateurs étaient arrivés à destination.

Le 11 août 1942, j’ai été arrêtée avec mes parents sur dénonciation et emmenée à la prison de Saint-Gilles, où je suis resté un an.
Lors des interrogatoires, je ne voulais dénoncer personne. J’ai réussi à nier le premier jour, afin de pouvoir réfléchir à ce que j’allais dire par la suite. J’ai donc inventé toute une histoire, sans donner d’adresse. Malgré les coups et les différents instructeurs qui ont mené les interrogatoires, je n’ai rien dit. Ils m’ont alors renvoyé en cellule isolée, mais je trouvais des occupations (j’avais réussi à obtenir un livre en fraude, je parlais avec les détenus voisins par la fenêtre), ce qui m’a valu d’être punie et envoyée au cachot.
On m’a ensuite envoyée en Allemagne (2 ans) en camp et en forteresse. Mon moral était très bon, et puis je savais que je payais pour les actes de résistance commis.
En Haute Silésie, j’ai essayé de m’évader avec une compagne. On voulait reprendre le combat. Nous avons eu 5 heures de liberté et un paysan nous a dénoncées. Résultat, nous avons été enfermées dans un cachot d’une personne, mais nous étions deux.
Par la suite, j’ai été emmenée à Ravensbrück et puis, en fourgon à bestiaux, à Mauthausen. Au milieu de la 5ème nuit, nous sommes arrivées, dans la cohue générale. Certaines étaient mortes ou mourantes, on les a laissées dans le train. J’étais fiévreuse, très affaiblie, avec une otite. Malgré les coups et mon état, j’ai regardé ce paysage magnifique, avec le Danube qui coulait dans le fond et des grands sapins noirs. C’était une nuit étoilée.
Pendant quelques instants, j’ai voulu me laisser mourir dans la neige, et puis j’ai pensé à ma mère à qui on annonçait que j’étais morte. J’ai continué, aidée par deux autres jusqu’au camp où l’on nous a laissé poireauter dans le froid pendant des heures. Je ne tenais plus debout.

Il y a des passages assez durs à raconter…
Chaque fois que j’en parle, pendant une semaine je suis secouée. Je parle dans les écoles, mais pas trop souvent. Il y a des choses qu’il faut dire, même si on ne raconte pas tout. On doit savoir jusqu’où l’homme est capable d’aller. Mais dans les pires situations il y a aussi des êtres humains qui restent dignes. C’est le plus important.

 

 

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