|
Je suis né le 24 décembre 1920
à Mouscron.
En 1940, j’ai fait mon service militaire dans une compagnie
école. J’ai participé à la campagne des
18 jours où j’ai perdu 13 amis dans le bombardement
d’un train près de Gand. Nous avons ensuite été
acheminés vers Dunkerque avec comme mission de surveiller
le matériel de la compagnie école de Tournai. Tous
les soirs, on assistait à la grande furie des bombardements
allemands.
A la capitulation de la Belgique, nous avons été capturés
en tant que soldats par les allemands. Ils nous ont rassemblés
et contrôlés, puis nous avons été emmenés.
J’avais une carte d’identité bilingue, ce qui
m’a permis de passer pour flamand et d’être libéré
deux ou trois semaines plus tard.
Petit à petit, les officiers de l’armée
belge ont décidé de continuer la guerre. J’ai
été pris dans les renseignements comme courrier. Ainsi
est née l’armée secrète à Mouscron.
Le 21 juillet 1941, une manifestation a eu lieu au monument aux
morts de Mouscron. Résultat, j’ai fait 3 mois de prison
à Courtrai. A ma libération, j’ai commencé
à faire du renseignement vraiment sérieusement, prêt
à sacrifier ma vie, au nom du patriotisme. J’étais
agent de liaison avec la France pour différents groupes de
résistance.
Le plus beau renseignement que nous avons eu, c’est grâce
à un de nos agents qui travaillait au bureau du cadastre
à Bruges.
Rommel était passé faire l’inspection de tout
le front de l’Atlantique. L’agent nous a ramené
la totalité du plan sur un calque. C’était extraordinaire.
Il tirait les plans, parce que les allemands n’en étaient
pas capables et devaient faire appel à lui. Ce qui lui permettait
de définir le métrage du calque fourni, et de garder
un morceau afin d’effectuer une copie pour nous, lorsque le
renseignement était important.
On m’a de nouveau arrêté
lors d’une tentative pour faire évader un aviateur
américain tombé à Liège. C’était
grave pour moi. J’ai eu très peur lors des interrogatoires,
de dévoiler des informations sur mes activités de
renseignement et surtout pour le réseau.
J’ai été condamné à mort par un
tribunal allemand à Bruges, et emmené en prison à
Gand puis à Saint-Gilles. A Gand, pendant deux semaines j’ai
été interrogé. On partait à 9 heures
de la prison jusqu’à leurs bureaux pour rentrer vers
18 heures. A chaque interrogatoire, j’étais placé
avec le dos étiré sur le bureau, pieds et mains menottés
aux pieds du bureau. J’ai réussi à résister
parce que je n’avais pas honte de ce que j’avais fait.
Je pensais à ma mère et à un ami fusillé,
et cela me donnait une force terrible.
Je devais être fusillé, mais la sentence avait été
prononcée par l’armée de terre et nécessitait
l’accord de l’armée de l’air, car j’avais
aidé un pilote américain. Le second procès
devait avoir lieu à Bruxelles, mais ils n’ont pas eu
le temps de le faire. Par contre, 7 amis ont été fusillés.
Nous continuons à les célébrer chaque année
afin que l’on conserve leur souvenir de manière ineffaçable.
Lors du débarquement du 6 juin 1944, j’étais
en cellule. Le gardien, un bon bavarois, est venu m’amener
3 journaux français en guise de soutien.
De Saint-Gilles, j’ai été
déporté vers d’autres prisons en Allemagne,
7 jours avant la libération de Bruxelles. Nous formions un
groupe de 60 condamnés à mort.
J’ai été libéré
le 23 avril 1945 par les américains.
Trois semaines plus tard, j’ai pu rentrer à Bruxelles
grâce à un officier belge de la sûreté
qui a réquisitionné un avion, revolver sur le bureau.
Un millier de personnes nous attendaient à l’arrivée
pour nous féliciter. Il y a eu la cérémonie
à l’hôtel de ville, le cortège, et puis
je voulais absolument revoir ma mère qui avait subi 1300
jours de captivité de ses enfants. Elle était méconnaissable.
A un mètre d’elle, nous ne nous reconnaissions pas.
J’évoque mon vécu pendant
la guerre seulement depuis un an. J’ai décidé
de parler parce que j’entends trop de gens qui racontent des
histoires fausses.
Il est plus dur de se voir condamné à vie que d’être
fusillé. La peine de mort ne sert à rien. La guerre
non plus. Il serait préférable d’aider les pauvres.
Voilà mon message.
La vie ne nous appartient pas.
|