José Fosty

 

   

Je suis né le 31 août 1919.
Etudiant à Saint-Luc jusqu’en 1938, je suis alors rentré à l’armée. Ensuite j’ai été mobilisé en 1939 et la guerre a éclaté.
Je faisais partie des services extérieurs du Fort de Pontisse. Nous avons été regroupés en Flandre pour former un régiment d’artillerie de campagne, et avons du battre en retraite vers la France au vu de l’avancée allemande.
Lors du bombardement d’Abbeville, j’ai été blessé et expédié vers Paris, où l’on m’a soigné. A la capitulation de l’armée belge, nous sommes rentré au pays.
J’ai cherché un réseau de résistance avec un ami, mais il faut dire qu’en 1940 cela n’existait quasiment pas. Un an plus tard nous avons réussi à nous rattacher à un réseau des services de renseignements et d’actions. On faisait un peu de tout, de la distribution de journaux clandestins, de tracts, au dépôt de sucre dans le réservoir des voitures allemandes. Comme je venais de me faire opérer de la colonne vertébrale, l’action n’était pas vraiment possible. J’ai donc surtout servi de « boîte aux lettres ». On m’apportait des messages, et d’autres personnes venaient les chercher.
En 1942, je me suis fait arrêter sur dénonciation.
J’ai alors passé 3 ans au camp de Buchenwald où je suis resté jusqu’à la libération.
Il y a tant de choses à dire. On a toujours l’impression qu’il y a quelque chose à ajouter. Ca me chagrine un peu de voir que beaucoup d’exagérations sont dites sur les camps. Chacun dans la foule des prisonniers ne voyait qu’un petit peu de ce qui se passait. Ceux qui pourraient en raconter le plus sont morts. Ce sont eux qui devraient pouvoir témoigner.
Je dis toujours, un camp c’est une ville, avec une administration, des pompiers, des cuisiniers, etc, mais avec tout autour un réseau de barbelés.
Ce que les gens ne comprennent pas, c’est que le camp était géré par les prisonniers eux-mêmes. Les SS on ne les voyait que pour les appels et quand on sortait du camp.
La chance à Buchenwald lorsque je suis arrivé, résidait dans le fait que l’administration intérieure du camp était détenue par les prisonniers politiques. Avant elle était aux mains des triangles verts (les prisonniers de droits communs). Il s’agissait donc d’une espèce de ville administrée par des criminels et des voleurs.
La « qualité de vie » au camp dépendait du commando dans lequel on se trouvait. Si on était à la construction des routes ou des usines, la vie était dure.

Le plus difficile à supporter, c’était la faim et le froid. En plus, la peur de se faire taper dessus était toujours présente.
Je n’ai jamais désespéré, même si les anciens nous apprenaient en arrivant à Buchenwald que l’on ressortait uniquement du camp par la cheminée du crématoire. Nous savions que les SS ne nous laisseraient pas intacts derrière eux.
Avec un camarade, on se disait de manière triviale « tous les autres vont crever mais nous nous en sortirons ».
Nous avons aussi créé une vie intellectuelle au camp. Le rapport à la culture faisait qu’on s’entretenait le moral, alors que la plupart des prisonniers passaient la majeure partie de la journée à imaginer ce qu’ils mangeraient en rentrant.

Je regrette de ne pas avoir noté les recettes qui se racontaient pendant notre captivité. Faire un livre de recettes serait une bonne idée.
Comme j’avais étudié dans une école artistique, j’ai beaucoup dessiné sur des bouts de papier, surtout des croquis, pendant la captivité. J’en ai ramené pas mal même si plus de 200 ont été perdus dans le bombardement du camp.
Rien qu’en tenant un crayon en main nous étions saboteurs, il ne fallait pas se faire attraper. Surtout que le papier était volé dans les bureaux des SS…
J’attribue à la chance d’avoir rencontré des personnes intéressantes (peintres, écrivains, …) à Buchenwald et d’être revenu. Pendant des semaines, on a même essayé de reconstituer Cyrano de Bergerac, la pièce d’Edmond Rostand.
Dans le camp j’ai rencontré l’amitié dans le malheur. Le bonheur de partager un morceau de sucre « en 4 si nous étions 4 ». Il n’y avait pas de calcul. Je ressens ça encore maintenant lorsque je retrouve des amis du camp. Tout est aboli. Les choses n’ont plus la même valeur. On pourrait fumer à 50 sur la même cigarette.
J’ai l’impression d’avoir touché là-bas, à la quintessence d’une certaine forme d’amitié, dans des conditions extrêmes. Au fond de tout être, que l’on soit riche ou pauvre, il y a des valeurs que l’on retrouve.

J’ai toujours préféré aller de l’avant plutôt que de regarder en arrière. C’est pourquoi je n’ai que peu dessiné ce que j’avais vécu au camp. J’ai fait ce que j’ai cru devoir faire en tant que résistant. J’ai payé le prix que j’ai dû payer et c’est tout. La vie continue et j’ai eu envie de faire autre chose.

De ce qui s’est passé, il aurait été plus intéressant que l’on en parle plus tôt. Il fallait laisser les rancoeurs s’atténuer et puis en parler. Maintenant c’est un peu un travail d’archéologue où l’on fouille des restes de dinosaures…
Le passé m’intéresse comme leçon (que l’on n’écoute pas suffisamment d’ailleurs) et comme témoignage. Tant qu’il y aura de l’animosité entre les humains, que l’on préfèrera une couleur de peau plutôt qu’une autre, l’histoire sera amenée à se répéter. Mais il faudrait quand même que les richesses soient mieux réparties dans le monde, sans quoi il ne faut pas s’étonner des révolutions.
Avec quelques amis, nous pensons que la vie ce n’est pas « se taper dessus ».
La vie c’est demain.

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