Simon Gronowski

 

   

Je suis né le 12 octobre 1931 à Uccle.
Mon histoire aurait dû être celle d’un enfant ordinaire dans une famille ordinaire. Mais je suis juif.
Mes parents ont émigré en Belgique dans les années 1920. Ma mère était originaire de Lituanie, et mon père de Pologne, qu’il a fuie à cause des mauvaises conditions économiques et de la montée de l’antisémitisme. Ils ont eu 2 enfants, ma sœur Itta et moi.
Les premières années en Belgique ont été très dures, à tel point que mon père a du travailler dans la mine. Par la suite notre situation s’est améliorée. Ils ont eu ma sœur, et puis moi, 7 ans plus tard. Nous formions une petite famille simple, unie et heureuse, en pleine voie vers la prospérité, entourés d’amis.
Quand la guerre a éclaté, nous sommes partis en exode jusqu’à La Panne où nous avons subi un bombardement, et sommes ensuite rentré à Bruxelles. Au début de l’occupation, les soldats allemands avaient l’air de « promeneurs ». Les officiers semblaient agréables.
Petit à petit ils ont pris des mesures anti-juives dont le but était d’identifier, ruiner, grouper les futures victimes. Nous avons du nous cacher pour éviter les rafles
Le 17 mars 1943 j’ai été arrêté avec ma mère et ma sœur, à Woluwe-Saint-Lambert, rue de la Cambre 326, où nous étions dissimulés. Mon père y a échappé, étant hospitalisé ce jour là.
On nous a emmené dans les caves de la Gestapo, et le lendemain à la caserne Dossin à Malines. Le 19 avril, j’ai été déporté avec ma mère dans le 20ème convoi. Ma sœur était belge à l’époque et y a échappé. La Reine Elisabeth étant intervenue, les allemands n’osaient, à ce moment là, pas déporter des belges par peur des représailles de la population.
Ce jour là j’ai dit au revoir à ma sœur sans savoir que je ne la reverrais plus jamais.
J’ai été dans ce wagon à bestiaux avec 1631 déportés. Le train est parti dans la soirée. Par miracle j’ai sauté de ce train. J’avais 11 ans et demi.
Ma mère a continué sa route jusqu’à la chambre à gaz d’Auschwitz.
Ma sœur a été déportée 5 mois plus tard avec le 22ème convoi.
Mon père est mort de chagrin juste après la guerre.

Pendant plus de 50 ans, j’ai voulu tourner le dos à tout ça. Mais le passé « revient ». J’ai rompu le silence pour 4 raisons.
En premier, il y a des révisionnistes qui mettent en doute l’existence des camps. Ils nient les crimes d’hier pour commettre ceux de demain.
J’ai voulu aussi rendre hommage à ceux qui m’ont sauvé la vie.
Troisièmement je voulais parler au nom des victimes et particulièrement des enfants. Dans mon convoi il y avait 260 enfants, dont je suis le seul rescapé. Pour tous ces enfants assassinés il n’y a pas eu de marche blanche.
Je parle aussi pour les jeunes de notre pays qui doivent savoir ce qui s’est passé. Notre pays est un beau pays de liberté, de paix et de démocratie. Ces jeunes doivent garder le pays tel qu’il est pour leurs enfants, afin qu’ils ne connaissent pas la barbarie telle que je l’ai connue. Quand je vais dans des écoles, il suffit que je raconte mon histoire pour que tous les enfants deviennent automatiquement des anti-fascistes.
Un mot sur mon évasion.
Le 20ème convoi, parti de Malines, a été arrêté par 3 jeunes résistants : Jean Fauklemont, Georges Livchitz et Robert Maistriau.
Du fond du wagon j’entendais des coups de feu et des cris. Maistriau n’a pu ouvrir qu’un seul wagon avant que les allemands ne commencent à tirer. 17 Personnes ont sauté du train. Les gens ont hésité parce qu’ils ne savaient pas qu’ils allaient à la mort. Je n’étais pas dans ce wagon, mais je pense que cet événement a donné du courage aux hommes de mon wagon qui, lorsque le train a redémarré, ont réussi à ouvrir la porte de l’intérieur. Ma mère m’a mis sur le marchepied. J’ai sauté du train et couru dans les bois. Pas mal de gens ont sauté, il y a eu trois tués. Le train s’est alors arrêté, ce qui rendait toute évasion difficile. Je ne sais pas pourquoi ma mère n’a pas sauté.
Au petit matin j’ai sonné à une porte en disant que je m’étais perdu. Finalement on m’a confié à un gendarme qui est allé aux renseignements. Il m’a dit « je sais tout, vous êtes échappé du train de déportés, mais ne vous en faites pas, nous sommes de bons belges. »
Je suis tombé en pleurant dans ses bras. Le soir même j’étais à Bruxelles, avec mon père. Pendant 17 mois j’ai du vivre caché dans plusieurs familles (principalement les Rouffart, Delsart et Pierri). Ayant vu la Gestapo de près, je restais terré et j’imaginais des plans d’évasion par les toits.
En juin 1943 j’ai écrit une lettre à mon père, caché à un autre endroit.
« Mon cher papa,
J’ai bien reçu tes 2 lettres ainsi que Madame Delsart.
Dans ta deuxième lettre tu me demandes comment je vais. Je me porte très bien. J’espère de même chez toi. Tu peux te rassurer, et être tout à fait tranquille sur mon compte car je ne sors qu’une toute petite fois par semaine, et le soir on ne me voit pas. Je ne m’approche pas de la fenêtre et je suis bien prudent. »

Après la guerre nous avons appris l’existence des chambres à gaz et j’ai compris que ma mère et ma sœur ne reviendraient pas. Mon père en est mort et je me suis retrouvé seul. J’ai voulu réussir absolument et je suis devenu avocat à 22 ans.
Je ne sais pas ce qui m’a permis de retrouver mon équilibre. Mais je ne sais pas si je l’ai vraiment mon équilibre…

En 1993 on m’a présenté Robert Maistriau qui m’a fait une impression extraordinaire. Un homme simple qui racontait un acte exceptionnel. Il ne faut pas oublier que de tous les convois de déportés qui ont sillonné l’Europe, un seul a été attaqué. Le mien, le 20ème convoi.
Sa rencontre m’a tellement marqué que je suis allé trouver un historien qui m’a convaincu d’écrire un livre. Je me demande parfois si j’ai bien fait pour moi d’écrire ce livre, tant ce fut un bouleversement de l’écrire. Au fond de moi, je pense que j’ai bien fait.
J’ai alors fouillé dans une malle pleine de documents.
Pendant 10 ans, je me suis mis à la recherche du gendarme (Jean Aerts), jusqu’au jour où en septembre 2003 les enfants de ce monsieur m’ont contacté. Ils se souvenaient de cette nuit. Jamais ils n’ont pu l’effacer de leur mémoire.
Apparemment j’étais hagard et terrorisé.
Le garçon, qui avait 8 ans ½, se souvient d’avoir dû me céder son costume et de ne pas être allé à l’école ce jour là, pour éviter de parler de ce qui venait de se passer.
Pour moi, ce gendarme est un héros national. Il a pris des risques énormes en aidant un enfant juif évadé. Il aurait été envoyé dans un camp, voire fusillé si la Gestapo avait mis la main sur lui.

A mes sauveurs, je voudrais dire qu’ils ont agi selon l’élan du cœur, d’une façon formidable, dans un élan de résistance et de solidarité humaine. Je dois leur dire merci, mais c’est banal de dire merci. Je les aime. Je suis sans voix devant eux. Il s’agit de moments de l’histoire tellement tragiques que cela se passe de commentaire. Eux étaient des héros.

Entretenir l’amitié et la paix est un combat, je voudrais que mon livre y contribue. Mon combat est une goutte d’eau dans la mer des bonnes volontés, mais elle n’est pas vaine. Je suis optimiste. Il faut éduquer les hommes en vue de la compréhension et de l’entente mutuelle.

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