Félix Gutmacher

 

   

Je suis né le 31 janvier 1926 à Forest.
J’ai étudié à Bruxelles jusqu’au moment où les allemands ont interdit aux enfants juifs de poursuivre leurs études. C’était au début 1942.
Une ordonnance nous obligeait à porter l’étoile de David. Comme mes voisins m’avaient fait comprendre qu’ils n’aimaient pas les juifs, je faisais attention à respecter cette décision.
C’est en sortant, le 04 septembre 1942 pour aller voir un ami que j’ai été arrêté par 3 hommes de la Gestapo. Je me suis retrouvé dans un cachot de l’avenue Louise avec une douzaine de personnes. Une jeune fille juive d’environ 18 ans m’a proposé une place sur le banc où elle était. Elle s’appelait Frida. En quelques temps, un vrai contact amical s’est noué entre nous.
Nous avons ensuite été envoyés ensemble à la caserne Dossin à Malines, lieu de rassemblement pour les juifs déportés vers l’Allemagne, où nous sommes restés 8 jours. Le commandant de la caserne a proposé à Frida de devenir sa maîtresse en échange de la libération de sa famille. Les parents ont choisi l’emprisonnement.
Nous sentions par l’accueil, les conditions de vie, que nous allions vers la mort.
Deux jours plus tard, le 11 septembre 42 nous avons été envoyés avec le 9ème transport de Malines en Pologne jusqu’à la gare de Sacrow, dans un train d’un millier de personnes réservé aux juifs. Dans ce train, des familles entières étaient rassemblées. Un couple à même été emporté le jour de son mariage.
A l’arrivée, sur le quai, les SS nous attendaient. Par haut parleur on a demandé à tous les hommes de 16 à 40 ans de descendre. Personne n’a osé bouger. Les SS ont ouvert les portes et arraché les hommes qui leur semblaient avoir cet âge. Frida me tenait fortement pour ne pas qu’ils me sortent. Un SS m’a tiré par le pied. Nous nous sommes retrouvés à une centaine d’hommes sur le quai en rang par 5.
Le reste du train est parti.
Nous n’avons jamais su pendant les 3 ans de captivité où ce train était parti. En rentrant en Belgique j’ai appris qu’il avait été envoyé vers Auschwitz, et que tous les occupants avaient été gazés selon le « processus habituel ».
Hors des 1000 personnes de ce train, 19 sont revenues vivantes des camps.
Grâce à Frida, je suis toujours en vie aujourd’hui. Si elle n’avait pas essayé de me garder à tout pris dans le train, je suis convaincu que le SS ne m’aurait pas tiré dehors.

J’aimerais rendre hommage aussi à mon professeur de mathématiques à l’athénée. Il a reçu en 1943 un message que j’avais réussi à lui faire parvenir via un travailleur obligatoire. J’ai pensé à lui parce qu’il m’avait fort impressionné et je savais que mes parents avaient du quitter la maison.
Sur le message : « Je ne me porte pas trop mal, mais un petit colis ne me ferait pas de tort ». J’ai écrit ça en pensant que les SS pouvaient intercepter le papier. Ce qui pouvait signifier la mort pour tous les deux.
Arrivé à l’école, le professeur a fait passer dans la classe le message de solidarité pour constituer le colis.

Quinze jours plus tard, en transportant des sacs de ciments sur le chantier, j’ai vu passer l’homme qui avait transporté le message et l’ai retrouvé aux toilettes. Je n’ai presque rien osé prendre, parce que chaque soir en rentrant nous étions fouillés. Juste quelques biscuits et les 2 sachets de tabac, que j‘ai pu cacher grâce à leur faible épaisseur. Des fumeurs se privaient de leur ration de pain pour fumer, c’était donc une bonne monnaie d’échange.
J’ai planqué le tabac dans la paillasse de mon lit pour ne pas me les faire voler par des voisins. Nous étions tellement réduits à des conditions animales que tout était possible.
En janvier 1945, un an plus tard, j’ai sorti les 2 sachets de tabac.
Nous devions participer à une « marche de la mort », vers Buchenwald. On entendait le son des canons soviétiques. Les SS qui nous gardaient avaient imaginé cette évacuation pour éviter d’être arrêtés par les russes, et se servaient de nous comme boucliers humains.
Un moment, j’ai regardé le SS qui était à côté de moi et m’a dit « la guerre touche à sa fin ». Une expression exceptionnelle dans la bouche d’un SS. Il avait peur de ce qui allait se passer pour lui après la guerre. Cela m’a encouragé à sortir un sachet de tabac pour me rendre compte que tout le tabac était tombé. Le second sachet étant intact, je l’ai donné au soldat après l’avoir de nouveau regardé.
Le SS lui-même a regardé autour de lui pour voir si on ne l’observait pas. L’échange étant interdit. Il m’a donné un pain que j’ai mangé aussi vite que j’ai pu.

Pour le trajet, chacun avait un pain et une couverture. Il faisait très froid. Des prisonniers sont tombés d’épuisement et étaient à chaque fois abattus d’une balle dans la nuque. Un camion suivait et ramassait les cadavres, et les jetait ensuite dans des fossés.
Sur le chemin, on logeait dans des granges.
Parmi les 4500 personnes que comptait le camp (uniquement des juifs), 750 seulement sont arrivées vivantes à Buchenwald, dans un état indescriptible.
Nous avons été mis dans un quartier séparé des autres prisonniers.
Comme nourriture, nous recevions 200 g de pain par jour, avec à midi un litre de liquide tiède avec quelques légumes qui nageaient dedans.
Nous n’avons pas du travailler à Buchenwald. Les allemands voulaient nous envoyer au four mais manquaient de carburant.

En entendant le son des canons américains, les allemands nous ont disposés en rang. On s’est dit qu’ils n’allaient pas nous laisser la vie sauve, en tant que juifs. En sortant de ma baraque, tenant à peine debout, je me suis couché sur un tas de cadavres. Les prisonniers en rang ont été exterminés dans la forêt.
Je me suis relevé et j’ai vu un capo (gardien prisonnier surveillant) qui m’a appelé et j’ai vite pris la direction opposée. Je suis rentré dans la première baraque « non juive » après avoir franchi une clôture de fils barbelés.
Un prisonnier est venu à ma rencontre en me demandant ce qui se passait. Je lui ai dit que j’étais juif. En quelques instants, nous nous sommes rendu compte que nous provenions tous les deux de Bruxelles. Il m’a caché sous une planche et m’a donné à manger pendant 5 jours. Les américains sont ensuite arrivés et nous avons été libérés le 11 avril 1945.
On m’a envoyé dans un hôtel à Weimar pour me remettre en meilleur état et puis je suis rentré à Bruxelles pour me rendre compte que j’avais la tuberculose. J’ai été soigné pendant 4 ans dans un sanatorium.
En mai 1949, j’ai passé un examen d’entrée à l’université pour y suivre une formation de 5 années en droit.
J’ai retrouvé le garçon qui m’a sauvé à Buchenwald. Lui aussi est devenu avocat. Nous sommes devenus amis.
C’est incroyable les risques énormes qu’il a pris. Aider un juif était considéré comme un crime.
Ce qui m’a permis de survivre, également, c’est mon mental. Je suis un battant, et je le dois en partie à ce professeur de mathématiques, qui nous a initié à la rigueur, la concentration, l’autonomie, et à développer notre volonté. Il était très sévère avec nous.

Mon vécu dans les camps a fortement influencé ma vie par la suite en général.
J’ai eu besoin d’aider et de communiquer, d’envisager le problème des gens d’une manière qui soit plus facile à supporter pour eux. Je suis devenu avocat. La défense d’enfants délinquants m’intéressait, puis j’ai travaillé pendant 20 ans dans des plannings familiaux. Mon but était d’abord d’écouter les gens. Ensuite de tenter de les réconcilier, en essayant de dédramatiser leurs problèmes.
Quand je rencontre des gens qui me semblent se plaindre pour des choses superficielles, je suis un peu dur avec eux, je ne tombe pas dans cette dramatisation.

A tous ceux qui vivent depuis 1945 en Belgique, il faut dire que depuis près de 60 ans il n’y a pas eu de guerre, et ça c’est positif.
Au SS qui m’a « sorti du train » je voudrais lui dire à quel point l’homme peut être capable du pire mais aussi du meilleur.

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