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Je suis né le 15 novembre 1913 à
Angleur
Fils d’une famille ouvrière, ma vie a toujours été
marquée par cette appartenance.
A 18 ans, je suis devenu journaliste au quotidien « La Wallonie
» (4ans) et ensuite à l’Institut National de
Radiodiffusion (2ans). En 1936, année de l’apparition
des congés payés, le Parti Socialiste m’a chargé
de participer à la préparation de mesures gouvernementales
en faveur de l’emploi. Je me suis retrouvé ensuite
au Commissariat général au tourisme où je suis
resté en tout pendant 32 ans.
En juillet 1940 j’ai participé à la constitution
du PS clandestin au sein d’un groupe dont je suis le dernier
survivant. Nous cherchions des armes, des renseignements et avons
créé un journal et des tracts pour les distribuer
ensuite. En fait nous étions très actifs.
Le 27 décembre 1942 j’ai été
arrêté pour une histoire un peu idiote. Les allemands
me recherchaient, mais je savais qu’ils n’avaient rien
contre moi. A cette période de la guerre, lorsque la Gestapo
cherchait quelqu’un et ne le trouvait pas, ils prenaient une
autre personne dans la famille. Je voulais éviter cette situation
à tout pris et je me suis donc présenté avenue
Louise, à Bruxelles, à la Gestapo.
Une vraie crapule (un certain commissaire Wolff) m’a interrogé.
Il m’a dit détenir une lettre de mes « complices
», ou apparaissait la phrase « Et comme sœur Anne
je ne vois rien venir. »
Il m’a demandé ce que cela signifiait, croyant sans
doute à un code. Je lui ai répondu « Vous connaissez
Barbe Bleue ? »
Il n’était pas du tout amusé de la plaisanterie
et a traversé le bureau pour me taper avec une règle
de marbre. Je crevais de peur, dos au mur. Je l’ai regardé
dans les yeux. Il a lâché sa règle à
1 m de moi. Cinq minutes plus tard j’étais emmené
en prison. Jamais ils ne m’ont frappé ou questionné.
Ils n’avaient rien d’autre contre moi que cette lettre.
Comme haut fonctionnaire on faisait des démarches pour me
libérer, j’étais gênant pour les allemands,
et puis il y a eu l’attentat du restaurant « Le Cygne
» à Bruxelles où des officiers allemands se
réunissaient. La ville a été condamnée
à payer 1 million de francs et à livrer 40 otages.
Evidemment personne n’a été livré. La
gestapo s’est servie dans les prisons. Je me suis retrouvé
dans le lot des 40 et j’ai abouti à Mauthausen. J’ai
appris plus tard que l’auteur de l’attentat était
un de mes camarades. Lorsque je l’ai retrouvé on s’est
embrassé.
Je pense qu’il est prétentieux
de me considérer comme symbole de la résistance. Nous
avons été nombreux à ne pas accepter le régime
nazi. Avec d’autres, nous avons toujours cru que la victoire
était possible. Mon moteur a toujours été la
volonté. Jamais je n’ai accepté de courber la
tête. Cela s’explique en partie par l’éducation
que j’ai reçue, basée sur la dignité
humaine, le respect, la lutte ouvrière.
Je considère avoir eu beaucoup de chance d’être
revenu des camps où j’ai été détenu
une année à Mauthausen et deux années à
Dachau (en plus des 6 mois à la prison de Saint-Gilles).
La chance a été facilitée par le fait que j’ai
pris tous les risques.
Parfois le destin tient à peu de choses. Un de mes collègues
est mort parce qu’il fumait. Il donnait son pain pour avoir
des cigarettes.
Un jour, j’ai vu un de mes camarades mourir en 30 minutes.
Il venait de penser trop fort à sa femme et à ses
enfants. Seule la volonté nous permettait de vivre, vu notre
état de délabrement physique.
J’ai toujours affronté les SS,
les chefs de blocs avec une insolence assez forte pour estomaquer
l’autre et pour qu’il me donne raison. Je ne m’en
vante pas. Je n’ai aucun mérite à ce que j’ai
fait. Il y a des gens qui ont les yeux bleus, qui sont grands ou
petits, d’autres qui ont du culot ou n’en n’ont
pas.
A Dachau, en 1943 à la veille de mon anniversaire, je me
suis dit « je ne veux pas travailler demain ». Je me
suis fait porter pâle, un camarade faisait les inscriptions.
Le 15 novembre, je suis resté étalé sur un
lit à ne rien faire. Ce jour là, le médecin
chef cherchait des infirmiers. J’ai levé la main. Lui
ne pouvait pas prouver que je n’étais pas infirmier,
ni moi que je l’étais. Il m’a immédiatement
embauché. Il n’y avait pas de risque, puisqu’il
n’y avait pas de médicaments à distribuer, le
camp en était dépourvu. J’ai terminé
dans la peau du chef infirmier (section Typhus exanthématique).
Un jour au camp de Dachau nous avons reçu
4000 colis de la croix rouge.
Nous étions un millier, et comme j’étais à
cette époque chef infirmier, nous avons eu l’idée,
avec certains amis, de garder un colis par personne et de distribuer
les 3000 autres. Mais à Dachau, la solidarité était
déjà un acte de sabotage. Sans l’ordre du commandant,
impossible.
Je me suis ainsi retrouvé devant le commandant pour lui faire
part de la demande.
« Non » a-t-il hurlé. Devant mon insistance respectueuse
mais déterminée, le commandant m’a demandé
qui j’étais. Je lui ai décliné mon nom
et mon numéro de prisonnier. Comme j’étais «
Nacht und Nebel » (nuit et brouillard) j’étais
considéré comme un moins que rien. Les « nuit
et brouillard » étaient mis au secret et personne ne
pouvait connaître l’endroit où nous étions
détenus.
Le commandant m’a examiné pour se rendre compte que
je portais des chaussures SS et les cheveux longs. Il m’a
demandé pourquoi je portais les cheveux longs, ce à
quoi je lui ai répondu que je m’enrhumais lorsqu’on
me les rasait.
J’ai fait mon petit calcul et me suis rendu compte que j’avais
au moins 3 motifs pour recevoir 25 coups de bâton sur les
fesses et être pendu deux fois.
Pour se donner une contenance le commandant a alors ouvert un dossier.
Un prisonnier qui servait de scripte pour taper le courrier est
alors rentré et a blêmi en me voyant dans le bureau.
Le commandant a dicté l’ordre de m’autoriser
à porter les cheveux longs, ce qui m’a permis de penser
qu’il s’agissait de l’humour noir nazi.
Je me suis dit qu’il allait donner l’ordre de me pendre
et m’autoriser à porter les cheveux longs.
Il m’a alors ordonné de prendre l’autorisation
et de m’en aller, simplement.
Je lui ai dit que je n’avais pas réponse « herr
commandant » à la question que j’étais
venu lui poser. Il m’a hurlé de faire ce que je voulais.
Avec votre permission ? lui ai-je demandé.
« Ouiiii ! »
Et c’est ainsi que nous avons pu distribuer les 3000 colis
restants.
Voilà, c’est avec ce culot que j’ai toujours
agi, avec une prise de risque maximum.
Il est important pour moi que l’on comprenne qu’il ne
s’agit pas de vantardise, mais les faits se sont passés
ainsi. Ce qui importait n’était pas uniquement notre
existence, mais notre conception de la vie, de la liberté
de l’homme, de la dignité humaine. La solidarité
a justifié notre combat, nous a permis de tenir, de continuer
à nous battre, et encore maintenant.
Le 27 avril 1945 nous avons été
délivré par les américains, mon meilleur souvenir
de guerre..
On m’a proposé de rentrer le 28 avril mais il y avait
trop de choses à faire à Dachau. Je ne pouvais pas
abandonner les camarades et les laisser « crever ».
Par conséquent j’ai pris le commandement du camp. Je
suis très honoré et fier d’être le dernier
commandant de ce camp.
Un mois et demi plus tard je rentrais à Boitsfort Par la
suite, je suis redevenu journaliste, notamment aux procès
de Nuremberg et de Dachau et puis j’ai repris ma place de
commissaire au tourisme.
Au quotidien, il ne faut jamais oublier ce
qui s’est passé. Non pas pour qu’on se souvienne
de nous, les hommages je m’en fous.
Je vais souvent dans des classes. Je suis grossier avec les élèves,
je les bouscule. Je leur dis « je ne viens pas ici pour obtenir
applaudissements ou vos remerciements. Ce qui m’intéresse
est de savoir si vous avez du courage, de la dignité, de
la volonté. Si vous en avez, servez-vous en, si vous n’en
n’avez pas, tant pis pour vous.
Il faut casser les écailles du beau comportement mondain
et éveiller les nouvelles générations au besoin
de respect humain. Souhaitons de tout notre cœur qu’ils
prennent connaissance de ce que nous avons vécu pour ne pas
qu’ils aient à le revivre.
C’est un manque d’intelligence et de courage qui ont
permis les camps et le régime d’Hitler. Le nazisme
niait la spontanéité de la vie, méprisait l’homme
et niait sa liberté.
Pour obtenir un régime « fort » il faut dominer
la capacité d’action de l’homme et cadenasser
la pensée. Il convient de faire attention au manque d’intérêt
à la vie politique de la part de la population. Notre rôle
de citoyen est important.
On se satisfait de ce que la société nous apporte
mais on refuse tout effort pour faire en sorte que ce droit soit
prolongé au plus grand nombre d’êtres humains.
Il s’agit de l’éloge de la facilité au
détriment de l’effort (on exige tout mais ne donne
rien). Comme palliatif je prône l’éducation politique,
la formation à la démocratie.
La société toute entière est à remettre
en question en permanence. Nous allons de plus en plus vers le «
laisser faire ». Il est plus simple de confier un enfant aux
différents systèmes de distractions que de le former.
On se décharge de ses devoirs élémentaires
à l’égard de soi, de ses enfants et de la société
à laquelle on appartient.
Nous étions convaincu au sortir des camps que jamais plus
il ne serait possible de recommencer des choses comme celles là.
Mais ce n’est pas vrai, le combat est perpétuellement
à recommencer parce qu’il faut éduquer les gens.
A être responsable d’eux même et de la société.
Cela dit, je suis positif sur la solidarité actuelle, et
j’espère que l’homme est capable d’autant
de dignité maintenant qu’à mon époque.
Mais je suis toujours optimiste, je crois à la vie.
En tant que citoyen belge attentif aux drames du monde actuel, je
considère l'attitude prise dernièrement à l'égard
des Afghans réfugiés en Belgique comme d'une parfaite
indécence. Nous nous présentons comme un peuple cultivé,
humaniste, solidaire de tous ceux qui se battent dans le monde pour
la liberté et la dignité de l'homme. Comment osons-nous,
sur de telles professions de foi, rejeter sans le moindre remord
des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants dans une misère
que personne ne peut ignorer? Pour ma part, je fais appel à
la solidarité internationale et au respect de l'homme qui
sont nos deux grands principes de base et je ne reconnais à
personne le droit de les bafouer.
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