Georges Jaspis

 

   

Je suis né le 11 novembre 1916, à Opprebais.
J’ai fait l’école d’aviation civile à Bruxelles et puis l’école de pilotage à Wevelgem.
Lorsque la guerre a éclaté, cela faisait un an que je volais, presque tous les jours, après avoir obtenu mon brevet de pilote militaire. J’étais détaché à Tirlemont dans la 5e escadrille, 3ème groupe, 1e régiment aéronautique.

A l’âge de 7-8 ans déjà, j’étais passionné par les avions, j’adorais le mouvement, et puis j’étais un peu cow-boy sur les bords.
A 10 ans, j’étais décidé, je voulais rentrer à la force aérienne. Dans mon village il y avait un mécano, un chef de hangar, qui me racontait des tas d’histoires et m’a encouragé dans cette voie. Ca m’a beaucoup marqué.

Le 10 mai 1940, premier jour de la guerre, tous les avions ont décollé. Je devais aller sur la plaine de Horion-Hozémont. Après quelques minutes de vol, je me suis retrouvé face à face avec un avion allemand. Au moment où j’ai tenté d’actionner les mitrailleuses, j’ai constaté qu’elles ne fonctionnaient pas. Je suis donc passé sous l’avion allemand, qui n’a pas tiré. En fait ils venaient bombarder l’aérodrome.
A l’atterrissage, j’étais horrifié. J’ai raconté au commandant de groupe l’histoire qui venait de se passer. Il m’a dit que les avions avaient été dépourvus de leurs pompes mitrailleuses une semaine auparavant, afin d’éviter des attaques intempestives des belges…
Un peu plus tard, un avion de reconnaissance allemand est passé au dessus de nous. J’ai demandé pour aller l’abattre, mais le commandant a sorti son pistolet 7,65 en disant « non, on ne décolle pas, je n’ai pas reçu d’ordre ». Une demi-heure plus tard, 9 Messerschmitt détruisaient nos 13 avions camouflés sous les pommiers. Mais ça, on ne le raconte jamais.

Plus tard, j’ai volé pour la RAF (Royal Air Force) au sein de l’escadron 609 (609 West Riding Squadron). J’ai le nom de tous les pilotes que j’ai abattus. C’est horrible de penser à leur âge. Ces pauvres types volaient comme nous.
Ce n’était pas l’homme qu’on tentait d’abattre, c’était l’avion, la machinerie ennemie. Il n’y avait pas vraiment de haine, en tout cas au début, pour l’ennemi en tant que personne humaine. Si ceux que j’ai abattus étaient ici, on boirait des pintes ensemble.
Un soir, dans le Pas de Calais, on nous a amené au mess un pilote militaire allemand qui s’était égaré. Il devait se poser à Cherbourg et a confondu. Quand il s’est posé, il s’est demandé pourquoi on ne volait pas beaucoup sur cet aérodrome. Les gardes sont allés voir jusqu’au pied de l’avion et le pilote s’est rendu.
Un « brave gars ». Après cinq minutes au bar avec nous on l’avait presque déshabillé, dépouillé de ses insignes. On a bu des pintes et des pintes ensemble et puis on lui a fait un bon lit. Chacun voulait garder un souvenir de lui. Je crois qu’on peut parler d’une espèce de chevalerie du ciel.
Le lendemain, la police militaire est venue, il a été fait prisonnier de guerre.
Après avoir volé sur des Spitfires, j’ai été intégré dans une escadrille de Typhoons, les avions les plus destructeurs de l’époque, équipés de roquettes (utilisées seulement pour le débarquement de Normandie). Nous étions 20 escadrilles.
Pendant la première phase du débarquement, sur les plages, on ne nous a pas appelés.
Avec le recul, je pense qu’il y a eu un manque de compréhension. Nous aurions du être beaucoup mieux utilisés, ce qui aurait économisé beaucoup des morts. Quand ça allait vraiment mal pour les alliés on nous envoyait par 4 ou 8 avions pour tirer sur les fortifications, les blindés ou les sites de canons. Les bunkers sautaient, tout explosait sur notre passage. En fait on détruisait tout ce qui résistait aux alliés.
On nous appelait, et vingt minutes plus tard nous faisions un passage, et tout était rasé.
Nous avons aussi attaqué les ponts sur la Seine afin d’éviter que les allemands ne se reconstituent en quittant la Normandie. On partait de 3000 m, quasi à la verticale, presque à la vitesse du son et on lâchait les roquettes.

A la fin de la guerre, j’ai survolé la Ruhr qui était complètement détruite. C’était épouvantable. J’ai volé aussi jusqu’en Inde où j’amenais des troupes, puisque l’Angleterre était toujours en conflit avec le Japon.

Ce qui m’a le plus marqué pendant ces 5 années de guerre, c’était l’ambiance de la Royal Air Force : il y existait un esprit de corps, c’était une société dans laquelle tout le monde avait de l’estime pour l’autre. Les Anglais ont cette particularité d’avoir une constante certitude et une solidité d’esprit. Leur patriotisme est également reconnu. Côtoyer cette force aérienne militaire ou en faire partie en tant que pilote, c’était très fort comme sentiment.

La paix, il n’y a que cela d’intéressant et d’heureux. La guerre est épouvantable, mais quand on défend son pays, on le fait avec du plaisir. C’est l’amour patrie. A cette époque, le système vous maintenait là dedans. C’est comme un sport, on veut faire des scores, des résultats, du travail bien fait. On fait abstraction de l’aspect humain, mais on le met de côté sans le vouloir ou sans y penser. On connaît aussi des moments de bonheur. Quelques fois, on est content de ce qu’on a fait, du devoir accompli. Ce qui permet ce dégagement ? Le système dans lequel on était formé. J’ai rencontré des personnes fantastiques par leurs compétences, des personnes passionnées. Pour bien comprendre cet engagement, il faut vraiment être dans l’action.
Parfois aussi, on a eu très peur, mais on ne le montrait pas trop et on reprenait du service illico, en se regonflant à bloc. A une période, j’ai été touché 3 jours de suite par la défense anti-aérienne. Le 3ème jour j’étais vert !
Le jour suivant, pas un seul coup de canon vers nous. C’était reparti.

J’ai quitté la force aérienne après la guerre et j’ai passé la suite de ma carrière à la Sabena, où je suis devenu le pilote qui a récolté le plus d’heures de vol.
La reconnaissance et les honneurs ne m’ont jamais intéressés. Selon moi, cela n’apporte rien. Je n’ai toutefois pas tiré un trait définitif sur ce qui s’est passé et mon expérience des avions. J’ai conservé une certaine mémoire qui a moins trait à la guerre en tant que telle qu’à mon expérience aérienne.

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