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Je suis né le 11 novembre 1916, à
Opprebais.
J’ai fait l’école d’aviation civile à
Bruxelles et puis l’école de pilotage à Wevelgem.
Lorsque la guerre a éclaté, cela faisait un an que
je volais, presque tous les jours, après avoir obtenu mon
brevet de pilote militaire. J’étais détaché
à Tirlemont dans la 5e escadrille, 3ème groupe, 1e
régiment aéronautique.
A l’âge de 7-8 ans déjà,
j’étais passionné par les avions, j’adorais
le mouvement, et puis j’étais un peu cow-boy sur les
bords.
A 10 ans, j’étais décidé, je voulais
rentrer à la force aérienne. Dans mon village il y
avait un mécano, un chef de hangar, qui me racontait des
tas d’histoires et m’a encouragé dans cette voie.
Ca m’a beaucoup marqué.
Le 10 mai 1940, premier jour de la guerre,
tous les avions ont décollé. Je devais aller sur la
plaine de Horion-Hozémont. Après quelques minutes
de vol, je me suis retrouvé face à face avec un avion
allemand. Au moment où j’ai tenté d’actionner
les mitrailleuses, j’ai constaté qu’elles ne
fonctionnaient pas. Je suis donc passé sous l’avion
allemand, qui n’a pas tiré. En fait ils venaient bombarder
l’aérodrome.
A l’atterrissage, j’étais horrifié. J’ai
raconté au commandant de groupe l’histoire qui venait
de se passer. Il m’a dit que les avions avaient été
dépourvus de leurs pompes mitrailleuses une semaine auparavant,
afin d’éviter des attaques intempestives des belges…
Un peu plus tard, un avion de reconnaissance allemand est passé
au dessus de nous. J’ai demandé pour aller l’abattre,
mais le commandant a sorti son pistolet 7,65 en disant « non,
on ne décolle pas, je n’ai pas reçu d’ordre
». Une demi-heure plus tard, 9 Messerschmitt détruisaient
nos 13 avions camouflés sous les pommiers. Mais ça,
on ne le raconte jamais.
Plus tard, j’ai volé pour la
RAF (Royal Air Force) au sein de l’escadron 609 (609 West
Riding Squadron). J’ai le nom de tous les pilotes que j’ai
abattus. C’est horrible de penser à leur âge.
Ces pauvres types volaient comme nous.
Ce n’était pas l’homme qu’on tentait d’abattre,
c’était l’avion, la machinerie ennemie. Il n’y
avait pas vraiment de haine, en tout cas au début, pour l’ennemi
en tant que personne humaine. Si ceux que j’ai abattus étaient
ici, on boirait des pintes ensemble.
Un soir, dans le Pas de Calais, on nous a amené au mess un
pilote militaire allemand qui s’était égaré.
Il devait se poser à Cherbourg et a confondu. Quand il s’est
posé, il s’est demandé pourquoi on ne volait
pas beaucoup sur cet aérodrome. Les gardes sont allés
voir jusqu’au pied de l’avion et le pilote s’est
rendu.
Un « brave gars ». Après cinq minutes au bar
avec nous on l’avait presque déshabillé, dépouillé
de ses insignes. On a bu des pintes et des pintes ensemble et puis
on lui a fait un bon lit. Chacun voulait garder un souvenir de lui.
Je crois qu’on peut parler d’une espèce de chevalerie
du ciel.
Le lendemain, la police militaire est venue, il a été
fait prisonnier de guerre.
Après avoir volé sur des Spitfires, j’ai été
intégré dans une escadrille de Typhoons, les avions
les plus destructeurs de l’époque, équipés
de roquettes (utilisées seulement pour le débarquement
de Normandie). Nous étions 20 escadrilles.
Pendant la première phase du débarquement, sur les
plages, on ne nous a pas appelés.
Avec le recul, je pense qu’il y a eu un manque de compréhension.
Nous aurions du être beaucoup mieux utilisés, ce qui
aurait économisé beaucoup des morts. Quand ça
allait vraiment mal pour les alliés on nous envoyait par
4 ou 8 avions pour tirer sur les fortifications, les blindés
ou les sites de canons. Les bunkers sautaient, tout explosait sur
notre passage. En fait on détruisait tout ce qui résistait
aux alliés.
On nous appelait, et vingt minutes plus tard nous faisions un passage,
et tout était rasé.
Nous avons aussi attaqué les ponts sur la Seine afin d’éviter
que les allemands ne se reconstituent en quittant la Normandie.
On partait de 3000 m, quasi à la verticale, presque à
la vitesse du son et on lâchait les roquettes.
A la fin de la guerre, j’ai survolé
la Ruhr qui était complètement détruite. C’était
épouvantable. J’ai volé aussi jusqu’en
Inde où j’amenais des troupes, puisque l’Angleterre
était toujours en conflit avec le Japon.
Ce qui m’a le plus marqué pendant
ces 5 années de guerre, c’était l’ambiance
de la Royal Air Force : il y existait un esprit de corps, c’était
une société dans laquelle tout le monde avait de l’estime
pour l’autre. Les Anglais ont cette particularité d’avoir
une constante certitude et une solidité d’esprit. Leur
patriotisme est également reconnu. Côtoyer cette force
aérienne militaire ou en faire partie en tant que pilote,
c’était très fort comme sentiment.
La paix, il n’y a que cela d’intéressant
et d’heureux. La guerre est épouvantable, mais quand
on défend son pays, on le fait avec du plaisir. C’est
l’amour patrie. A cette époque, le système vous
maintenait là dedans. C’est comme un sport, on veut
faire des scores, des résultats, du travail bien fait. On
fait abstraction de l’aspect humain, mais on le met de côté
sans le vouloir ou sans y penser. On connaît aussi des moments
de bonheur. Quelques fois, on est content de ce qu’on a fait,
du devoir accompli. Ce qui permet ce dégagement ? Le système
dans lequel on était formé. J’ai rencontré
des personnes fantastiques par leurs compétences, des personnes
passionnées. Pour bien comprendre cet engagement, il faut
vraiment être dans l’action.
Parfois aussi, on a eu très peur, mais on ne le montrait
pas trop et on reprenait du service illico, en se regonflant à
bloc. A une période, j’ai été touché
3 jours de suite par la défense anti-aérienne. Le
3ème jour j’étais vert !
Le jour suivant, pas un seul coup de canon vers nous. C’était
reparti.
J’ai quitté la force aérienne
après la guerre et j’ai passé la suite de ma
carrière à la Sabena, où je suis devenu le
pilote qui a récolté le plus d’heures de vol.
La reconnaissance et les honneurs ne m’ont jamais intéressés.
Selon moi, cela n’apporte rien. Je n’ai toutefois pas
tiré un trait définitif sur ce qui s’est passé
et mon expérience des avions. J’ai conservé
une certaine mémoire qui a moins trait à la guerre
en tant que telle qu’à mon expérience aérienne.
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