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Je suis né le 3 juillet 1918 à
Houtem et je vis depuis mes 11 ans à Wavre.
Etant fils d’ancien combattant (mon père a participé
à la guerre 14-18) j’ai eu le droit d’aller à
l’école des pupilles de l’armée, où
j’ai reçu une éducation rigide pendant 3 ans.
J’ai débuté mon parcours de soldat par 17 mois
de service militaire qui ont été suivi de 10 mois
de mobilisation.
Lorsque la guerre s’est déclarée vers minuit
le 10 mai 1940, on croyait qu’il s’agissait d’un
exercice d’alerte. On a vu passer haut dans le ciel des avions.
On pensait que c’était les anglais, mais il s’agissait
des allemands qui venaient bombarder les aéroports.
Je faisais partie du premier régiment cycliste. Sans prétention,
les régiments cyclistes était considérés
comme équivalents aux chasseurs ardennais du point de vue
discipline et fierté au combat.
On était 1500 à combattre ensemble au même endroit
répartis sur la ligne de front. Un peloton comptait 50 hommes.
Nous avions une carabine, une couverture et une toile de tente par
personne. Le vélo pesait 14 kg. Chargé il pesait 54
kg.
Pendant les 18 jours nous avons parcouru 980 km, c’est dire
les zig zag en tous sens que nous avons fait.
Le 11 vers midi nous sommes arrivés
à Saint-Trond que nous devions défendre en cas d’attaque.
Sur la grand-route, j’ai découvert l’horreur
dans toute sa splendeur, avec un tramway en feu, des morts le long
de la route et un couple à vélo, mort également.
Dans le panier du monsieur, un bébé pleurait.
Nous sommes passés, impuissants. Quelqu’un s’est
occupé du bébé sans doute. Cela reste mon plus
mauvais souvenir de la période de guerre.
Dans l’après-midi on a été mitraillés
par les Bombardiers stukas allemands. Quelques heures plus tard
un ordre de repli vers Louvain nous a été transmis.
Là-bas, on nous a fait faire demi-tour vers le front à
Schaffen où nous sommes restés 2 jours avec des échanges
de coups de feu permanents.
Avant de prendre les positions à Schaffen, le major nous
a lu un appel du roi assez émouvant et galvanisant qui nous
demandait de résister jusqu’au bout.
Le sous lieutenant qui nous commandait avait
perdu les pédales et tremblait comme une feuille. C’est
la seule fois où j’ai eu peur pendant les 18 jours.
On était dans un chemin creux, les allemands tiraient et
les branches cassaient au-dessus de nous. Ils ont ensuite tiré
au mortier. Les obus sont tombés juste à côté
de nous sans toucher personne. Nous étions proche de la panique.
Un moment, un berger allemand affolé est arrivé. Je
l’ai visé avec une baïonnette et je l’ai
raté (heureusement sinon je m’en voudrais encore maintenant)
mais ça m’a apaisé totalement. Une tension terrible
s’était accumulée.
Un des soldats a mis son fusil sur le lieutenant en lui disant «
si tu ne donnes pas l’ordre de partir je te descends ».
Un adjudant a pris le commandement. Nous avons échappé
de peu à l’encerclement.
Nous n’avions plus à manger et devions nous ravitailler
comme on pouvait. On a même tué un cochon. Un des soldats
était boucher. On a fait cuire la tête coupée
en 2 toute une journée et nous l’avons mangée
ensuite. Vers minuit, nouvel ordre de repli. Nous avons du laisser
le corps du cochon sans le manger.
Nous sommes ensuite allé occuper le canal Léopold
près de Zeebruges. Nous avions un char anti-tank avec nous
et un canon de 4,7 mm qui perçait les blindages et était
la terreur des allemands. Nous avons creusé des trous individuels
sur la digue du canal et fait sauter le pont à Saint-Morand.
Dans l’après-midi l’officier qui commandait la
compagnie nous a signalé des chars à 1500m, puis à
500m.
Une file de tanks a débouché devant nous. Le canon
de 4,7 a tiré sur le premier blindé. Instantanément
le responsable de notre anti tank qui était en train de se
raser est monté sur son char et a tiré sur le premier
véhicule allemand. Le premier obus est rentré dans
le volet du conducteur. J’aime autant vous dire qu’il
ne restait pas grand-chose à l’intérieur du
char, où les 4 soldats étaient en bouillie.
Toute la colonne de chars s’est enfuie. Le chef du T-13 qui
avait fait ces dégâts, a dit « moi je ne tire
plus jamais ».
On lui a dit « c’était toi ou lui ».
A ce moment là, nous nous sommes rendu compte qu’il
s’agissait de types comme nous, âgés de 19, 20
ans. On avait trouvé des photos de famille dans un des portefeuilles,
où on voyait un jeune homme avec sa fiancée et toute
sa famille autour.
Le contraire aussi nous l’imaginions...
Nous sommes partis vers Knesselare. Le 27
mai, un régiment allemand d’infanterie s’est
retrouvé face à nous pendant une partie de la nuit.
Les allemands ont attaqué. On les voyait bouger. Tout le
monde a tiré. A un moment donné le peloton d’à
côté a tenté de neutraliser un groupe qui nous
menaçait. Ils ont fait 160 prisonniers qui nous ont dit en
allemand « oui, aujourd’hui nous sommes prisonniers,
mais demain vous êtes prisonniers ». Effectivement le
lendemain à 6h du matin on apprenait que l’armée
avait capitulé. Je ne sais pas ce qui s’est passé.
Après la guerre en consultant les archives de l’armée,
j’ai pu savoir qu’il y avait eu un contact entre les
colonels de notre régiment et celui du régiment allemand.
La capitulation a été la cause de cet entretien.
On nous a prié d’évacuer les lieux puisqu’il
s’agissait de la ligne de front, et les allemands devaient
avancer. Nous sommes allés camper dans une prairie pendant
10 jours près de Boecholt. Le major nous a remercié
le 10 juin et nous a dit sa déception de cette capitulation.
On ne savait pas que les allemands avaient encerclés les
français et les anglais à Dunkerque. Nous étions
tous très déçus.
On ne pensait pas à notre vie. Nous étions «
comme des drogués ». On attendait cette guerre depuis
des années. A l’époque j’avais le sentiment
du devoir accompli parce que j’ai été éduqué
comme ça. Il y avait aussi une notion d’aventure dans
cette guerre. Nous avions 20 ans.
Le fait de détruire nos propres armes a été
notre premier geste de résistance.
De Boecholt nous avons rejoint Bruxelles. Tout le régiment
a reçu un ausweis (permis d’être libérés
nous permettant de rentrer chez nous), sans doute le résultat
des négociations des chefs de régiments. On a promis
la liberté à d’autres soldats mais ils ont été
envoyés en Allemagne. J’ai croisé certains d’entre
eux qui sont passé devant chez moi et qui m’ont dit
« on va chercher notre papier de libération ».
Ils sont partis pour 5 ans en Allemagne.
Le dernier jour après la capitulation,
à Oostkamp nous avons été accueilli par des
fermiers flamands qui nous ont fait une omelette exceptionnelle.
On avait plus mangé depuis 2,3 jours. Nous étions
5. Une omelette dans une poelle d’au-moins 40 cm d’envergure
et 4 cm de haut, avec du lard et une montagne de tartines.
Début juillet 1940, on commençait
à recevoir des journaux clandestins.
A aucun moment je n’ai été fait prisonnier des
allemands. On a rapidement pris des contacts entre soldats et nous
avons formé des groupes de combats non armés. Ensuite
est venue l’idée des services de renseignements en
liaison avec Londres.
Nous étions en relation avec l’armée secrète.
Un de mes amis a été emmené par la Gestapo
mais il n’a été fait prisonnier que pendant
une dizaine de jours. Les deux semaines qui ont suivi, il n’a
pu s’asseoir…
Je me souviens en janvier 1943 d’un
véritable coup d’éclat qui nous a vraiment beaucoup
motivé. Jean de Selys Longchamps pilote de chasse belge engagé
dans l’armée de l’air Britannique est venu mitrailler
le siège de la Gestapo à Bruxelles situé avenue
Louise. Du bureau où j’étais dessinateur, j’ai
vu l’avion qui a débarqué très bas pour
éviter les batteries anti-aériennes. Le pilote a ouvert
le cockpit et a jeté un drapeau belge. C’était
incroyable.
A la libération, j’ai reçu
l’ordre de me rendre à l’état major de
Bruxelles, où je me suis rendu à pied, de Wavre. J’ai
été finalement accueilli au Cinquantenaire par les
gars du réseau dont je connaissais certains.
Une brigade de choc armée venait de tuer plusieurs allemands
qui passaient dans le parc. Vers 11h du soir on est monté
au-dessus de l’arcade du Cinquantenaire. Les clameurs de la
foule à Anderlecht annonçaient l’arrivée
des premiers soldats anglais. Le lendemain ils étaient au
cœur de la ville.
Je me souviens qu’à leur retour, les politiciens belges
ont été sifflés.
Aux générations qui n’ont
pas connu la guerre, je voudrais dire que j’espère
ne plus revoir, ni moi ni mes enfants, de pareilles horreurs. Mais
quand on voit se qui se passe dans le monde, il y a de quoi pleurer.
Les hommes n’ont-ils pas encore assez évolué
depuis 1945 ?
Faut-il croire vraiment au profit des marchands d’armes ?
Il y a tellement d’autres nécessités dans le
monde que la guerre.
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