André Monseu

 

   

Je suis né le 3 juillet 1918 à Houtem et je vis depuis mes 11 ans à Wavre.
Etant fils d’ancien combattant (mon père a participé à la guerre 14-18) j’ai eu le droit d’aller à l’école des pupilles de l’armée, où j’ai reçu une éducation rigide pendant 3 ans.
J’ai débuté mon parcours de soldat par 17 mois de service militaire qui ont été suivi de 10 mois de mobilisation.
Lorsque la guerre s’est déclarée vers minuit le 10 mai 1940, on croyait qu’il s’agissait d’un exercice d’alerte. On a vu passer haut dans le ciel des avions. On pensait que c’était les anglais, mais il s’agissait des allemands qui venaient bombarder les aéroports.
Je faisais partie du premier régiment cycliste. Sans prétention, les régiments cyclistes était considérés comme équivalents aux chasseurs ardennais du point de vue discipline et fierté au combat.
On était 1500 à combattre ensemble au même endroit répartis sur la ligne de front. Un peloton comptait 50 hommes. Nous avions une carabine, une couverture et une toile de tente par personne. Le vélo pesait 14 kg. Chargé il pesait 54 kg.
Pendant les 18 jours nous avons parcouru 980 km, c’est dire les zig zag en tous sens que nous avons fait.

Le 11 vers midi nous sommes arrivés à Saint-Trond que nous devions défendre en cas d’attaque. Sur la grand-route, j’ai découvert l’horreur dans toute sa splendeur, avec un tramway en feu, des morts le long de la route et un couple à vélo, mort également. Dans le panier du monsieur, un bébé pleurait.
Nous sommes passés, impuissants. Quelqu’un s’est occupé du bébé sans doute. Cela reste mon plus mauvais souvenir de la période de guerre.
Dans l’après-midi on a été mitraillés par les Bombardiers stukas allemands. Quelques heures plus tard un ordre de repli vers Louvain nous a été transmis. Là-bas, on nous a fait faire demi-tour vers le front à Schaffen où nous sommes restés 2 jours avec des échanges de coups de feu permanents.
Avant de prendre les positions à Schaffen, le major nous a lu un appel du roi assez émouvant et galvanisant qui nous demandait de résister jusqu’au bout.

Le sous lieutenant qui nous commandait avait perdu les pédales et tremblait comme une feuille. C’est la seule fois où j’ai eu peur pendant les 18 jours. On était dans un chemin creux, les allemands tiraient et les branches cassaient au-dessus de nous. Ils ont ensuite tiré au mortier. Les obus sont tombés juste à côté de nous sans toucher personne. Nous étions proche de la panique. Un moment, un berger allemand affolé est arrivé. Je l’ai visé avec une baïonnette et je l’ai raté (heureusement sinon je m’en voudrais encore maintenant) mais ça m’a apaisé totalement. Une tension terrible s’était accumulée.
Un des soldats a mis son fusil sur le lieutenant en lui disant « si tu ne donnes pas l’ordre de partir je te descends ». Un adjudant a pris le commandement. Nous avons échappé de peu à l’encerclement.
Nous n’avions plus à manger et devions nous ravitailler comme on pouvait. On a même tué un cochon. Un des soldats était boucher. On a fait cuire la tête coupée en 2 toute une journée et nous l’avons mangée ensuite. Vers minuit, nouvel ordre de repli. Nous avons du laisser le corps du cochon sans le manger.
Nous sommes ensuite allé occuper le canal Léopold près de Zeebruges. Nous avions un char anti-tank avec nous et un canon de 4,7 mm qui perçait les blindages et était la terreur des allemands. Nous avons creusé des trous individuels sur la digue du canal et fait sauter le pont à Saint-Morand. Dans l’après-midi l’officier qui commandait la compagnie nous a signalé des chars à 1500m, puis à 500m.
Une file de tanks a débouché devant nous. Le canon de 4,7 a tiré sur le premier blindé. Instantanément le responsable de notre anti tank qui était en train de se raser est monté sur son char et a tiré sur le premier véhicule allemand. Le premier obus est rentré dans le volet du conducteur. J’aime autant vous dire qu’il ne restait pas grand-chose à l’intérieur du char, où les 4 soldats étaient en bouillie.
Toute la colonne de chars s’est enfuie. Le chef du T-13 qui avait fait ces dégâts, a dit « moi je ne tire plus jamais ».
On lui a dit « c’était toi ou lui ».
A ce moment là, nous nous sommes rendu compte qu’il s’agissait de types comme nous, âgés de 19, 20 ans. On avait trouvé des photos de famille dans un des portefeuilles, où on voyait un jeune homme avec sa fiancée et toute sa famille autour.
Le contraire aussi nous l’imaginions...

Nous sommes partis vers Knesselare. Le 27 mai, un régiment allemand d’infanterie s’est retrouvé face à nous pendant une partie de la nuit. Les allemands ont attaqué. On les voyait bouger. Tout le monde a tiré. A un moment donné le peloton d’à côté a tenté de neutraliser un groupe qui nous menaçait. Ils ont fait 160 prisonniers qui nous ont dit en allemand « oui, aujourd’hui nous sommes prisonniers, mais demain vous êtes prisonniers ». Effectivement le lendemain à 6h du matin on apprenait que l’armée avait capitulé. Je ne sais pas ce qui s’est passé.
Après la guerre en consultant les archives de l’armée, j’ai pu savoir qu’il y avait eu un contact entre les colonels de notre régiment et celui du régiment allemand. La capitulation a été la cause de cet entretien.
On nous a prié d’évacuer les lieux puisqu’il s’agissait de la ligne de front, et les allemands devaient avancer. Nous sommes allés camper dans une prairie pendant 10 jours près de Boecholt. Le major nous a remercié le 10 juin et nous a dit sa déception de cette capitulation. On ne savait pas que les allemands avaient encerclés les français et les anglais à Dunkerque. Nous étions tous très déçus.
On ne pensait pas à notre vie. Nous étions « comme des drogués ». On attendait cette guerre depuis des années. A l’époque j’avais le sentiment du devoir accompli parce que j’ai été éduqué comme ça. Il y avait aussi une notion d’aventure dans cette guerre. Nous avions 20 ans.
Le fait de détruire nos propres armes a été notre premier geste de résistance.
De Boecholt nous avons rejoint Bruxelles. Tout le régiment a reçu un ausweis (permis d’être libérés nous permettant de rentrer chez nous), sans doute le résultat des négociations des chefs de régiments. On a promis la liberté à d’autres soldats mais ils ont été envoyés en Allemagne. J’ai croisé certains d’entre eux qui sont passé devant chez moi et qui m’ont dit « on va chercher notre papier de libération ».
Ils sont partis pour 5 ans en Allemagne.

Le dernier jour après la capitulation, à Oostkamp nous avons été accueilli par des fermiers flamands qui nous ont fait une omelette exceptionnelle. On avait plus mangé depuis 2,3 jours. Nous étions 5. Une omelette dans une poelle d’au-moins 40 cm d’envergure et 4 cm de haut, avec du lard et une montagne de tartines.

Début juillet 1940, on commençait à recevoir des journaux clandestins.
A aucun moment je n’ai été fait prisonnier des allemands. On a rapidement pris des contacts entre soldats et nous avons formé des groupes de combats non armés. Ensuite est venue l’idée des services de renseignements en liaison avec Londres.
Nous étions en relation avec l’armée secrète. Un de mes amis a été emmené par la Gestapo mais il n’a été fait prisonnier que pendant une dizaine de jours. Les deux semaines qui ont suivi, il n’a pu s’asseoir…

Je me souviens en janvier 1943 d’un véritable coup d’éclat qui nous a vraiment beaucoup motivé. Jean de Selys Longchamps pilote de chasse belge engagé dans l’armée de l’air Britannique est venu mitrailler le siège de la Gestapo à Bruxelles situé avenue Louise. Du bureau où j’étais dessinateur, j’ai vu l’avion qui a débarqué très bas pour éviter les batteries anti-aériennes. Le pilote a ouvert le cockpit et a jeté un drapeau belge. C’était incroyable.

A la libération, j’ai reçu l’ordre de me rendre à l’état major de Bruxelles, où je me suis rendu à pied, de Wavre. J’ai été finalement accueilli au Cinquantenaire par les gars du réseau dont je connaissais certains.
Une brigade de choc armée venait de tuer plusieurs allemands qui passaient dans le parc. Vers 11h du soir on est monté au-dessus de l’arcade du Cinquantenaire. Les clameurs de la foule à Anderlecht annonçaient l’arrivée des premiers soldats anglais. Le lendemain ils étaient au cœur de la ville.
Je me souviens qu’à leur retour, les politiciens belges ont été sifflés.

Aux générations qui n’ont pas connu la guerre, je voudrais dire que j’espère ne plus revoir, ni moi ni mes enfants, de pareilles horreurs. Mais quand on voit se qui se passe dans le monde, il y a de quoi pleurer.
Les hommes n’ont-ils pas encore assez évolué depuis 1945 ?
Faut-il croire vraiment au profit des marchands d’armes ?
Il y a tellement d’autres nécessités dans le monde que la guerre.

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