Jean d’Otreppe

 

   

Je suis né le 16 février 1920, à Liège.
Lorsque la guerre a commencé, je suis parti le 11 mai 1940 en France, pour m’engager dans l’aviation belge. Après avoir beaucoup cherché, j’ai fini par rejoindre l’armée à Caen, mais l’entraînement qui devait se dérouler au Maroc n’a jamais eu lieu. Je suis alors descendu vers le sud.
Nous avons acheté des vélos pour finalement aboutir en Bretagne et remonter vers la Belgique.
Un de mes frères qui avait participé aux 18 jours, a proposé le 12 juillet 1940 de former un groupe de résistants. Nous avons d’abord cherché des armes abandonnées le long de haies, dans un puits. Nous avons trouvé deux fusils, deux grenades et deux pistolets. Notre groupe était formé de 4 fois 2 frères.
Au début, nos activités n’étaient pas répréhensibles, mais je me souviens du 9 mai 1941, où nous avons parcouru avec un camarade un certain nombre de villages dans la nuit pour coller des tracts anti-allemands.
Un jour, à la demande d’un ami, nous avons fait un hold-up à l’Université de Liège, pour enlever toutes les adresses et dossiers concernant les élèves de première année. Ceci afin d’éviter qu’ils soient emmenés en Allemagne pour travailler.

Je voulais m’engager à la Royal Air Force, mais je ne trouvais pas de « tuyau » pour rejoindre l’Angleterre. En 1943, j’ai décidé de tenter l’aventure malgré tout. Entre Toulouse et Pau, j’ai aperçu des policiers allemands et français qui contrôlaient les papiers. Je me suis mis à inventer une histoire dans ma tête, mais arrivés à Lourdes, ils sont descendus sans me contrôler. J’ai dit « merci Sainte Vierge ».
A Pau, j’ai logé chez une personne que l’on m’avait renseignée, mais à la condition de ne pas allumer dans ma chambre. En fait, nous étions en face de la Gestapo.
J’ai rencontré des contrebandiers de café et tabac, qui passaient les Pyrénées. Ils m’ont servi de guide jusqu’en Espagne. En passant à 2000 mètres d’altitude, un avion de reconnaissance allemand nous a survolé. On a dû s’enfouir dans la neige.

Par la suite, j’ai été arrêté par les gardes frontières, qui m’ont mis en prison.
Il me restait 83 pesetas, ce qui me permettait d’acheter environ 27 litres de « gros rouge » et constituait une certaine somme à l’époque.
J’ai proposé à une sentinelle de m’aider à téléphoner au consul de Belgique à San-Sebastian, en échange de mon argent. J’avais appris une série de numéros de téléphone, étant également en mission pour « l’armée secrète » dans le cadre de parachutages d’armes. Grâce au consul, le 31 décembre 1943, j’ai été embarqué sur un petit train, direction San-Sebastian. J’ai passé 7 jours dans un palace, puis on m’a emmené vers Madrid. J’ai changé de nom, avant de rejoindre Lisbonne et puis Bristol en hydravion.
En Angleterre, j’ai été intégré à la « Brigade Piron », dans l’escadron des blindés. Lorsque nous avons su que nous partions vers la Normandie, on m’a annoncé que j’étais « réserve » ce qui m’a beaucoup attristé. Heureusement, j’ai remplacé un motocycliste d’un autre peloton qui s’était blessé.
Nous sommes montés dans les bateaux à Tilbury, et avons longé l’Ile de White de nuit, très doucement, pour ne pas faire remonter des mines situées au fond de la mer.
Nous avons débarqué le 3 août 1944 en Normandie, près d’Arromanche. Notre mission était « d’éclairer la route » avec nos blindés légers. Deux semaines plus tard environ, je me souviens d’une journée pluvieuse sur des chemins impraticables. Traversant le village de Dozulé, un scoutcar a sauté sur une mine. L’équipage n’a rien eu, excepté une peur terrible. Quelques secondes plus tard, je n’ai pas vu une mine devant mon véhicule. A trois centimètres près, je roulais dessus.
J’ai continué ma route dans les traces exactes du blindé qui me précédait.

Un jour, en tirant un peu par hasard quelques balles le long d’une grange, un drapeau blanc est apparu. Quatre ou cinq allemands tremblants se sont rendus. Ils étaient persuadés que nous allions les tuer. Un des leurs a même sorti une photo de famille de son portefeuille. Mais ils étaient prisonniers, nous n’avions pas de raison de les tuer. Ils se sont alors rendus compte que la propagande de Goebbels (qui disait aux soldats allemands de ne pas se rendre sous peine d’être fusillés par les alliés) était fausse.
Là, nous avons pensé à leur famille. A d’autres moments aussi on y pensait. Mais nous aussi avions une famille.

 

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